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La question noire en France

Ajouté par , Le avril 6, 2012 , dans Femmes et Hommes d’Ethique, Société

 

La Question noire, thématique longtemps réduite à l’invisibilité en France est de plus en plus d’actualité eu égard à certains faits divers qui ont secoué la République ces dernières années. Pourtant, la frilosité de la recherche scientifique française par rapport à la question raciale continue de stigmatiser toute une communauté. Fanon disait « Il n’y a rien de plus exaspérant que de s’entendre dire : depuis quand vous êtes en France ? Vous parlez bien le Français » !
Les Noirs de France, ensemble minoré, continuent de subir des clichés, des discriminations sous couvert de fausses représentations sociales. De l’esclavage à la décolonisation, les mentalités sont restées prisonnières de préjugés élitistes qui décident que le niveau social et la francité sont aussi une question de mélanine. La France a peur de son « histoire » et s’est de tout temps gardé « d’essentialiser » les peuples qu’elle a dominé.

Si l’histoire continue de ne pas nous enseigner les bonnes leçons, les consciences les plus éclairées comme Pap Ndiaye mettent le doigt sur des problématiques endémiques que même l’idéologie « black is beautiful » n’a pu surmonter. En bon historien, Ndiaye, retrace les différentes étapes qui ont marqué la question noire aux Etats Unis et en Europe, particulièrement en France.
De tout temps, la construction de catégories sociales a été nécessaire en vue de comprendre les structures d’une société d’hier à aujourd’hui. Jusqu’au milieu du XXe s cependant, les structures de la société étaient caractérisées par des distinctions raciales en vue notamment, de justifier des rapports de domination avant tout matériels. Des hiérarchies sociales voyaient le jour, sur fond de racisme biologique. Le nazisme et son idéologie meurtrière en ont été profondément sevrés amenant le génocide des juifs et des tziganes.
Les décombres du IIIe Reich ont aussi eu pour effet de bannir la notion de race des Sciences Sociales mais cela n’allait pas signifier pour autant, la fin du racisme en soi. L’imaginaire collectif continuera de véhiculer des vieux clichés coloniaux car ils ont la peau dure et la mémoire tenace. Même si scientifiquement non valable, le concept de race va subsister. Ne faisant plus référence à la nature et en se cachant sous une prétendue lutte antiraciste, la disparition du concept de race va encore plus desservir la communauté noire ; occultant de facto les questions liées à la discrimination raciale que l’on va soit sous-estimer, soit cacher sous des rapports de domination.
Pour Pap Ndiaye, la notion de race est une alliée et non une ennemi car elle permet de réfléchir sur le processus de constitution des groupes raciaux et sur ce qu’il faudrait faire pour empêcher les actes anti raciaux.


Pap Ndiaye Bio Express :
Historien, Pap Ndiaye est maitre de conférences à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales Paris.

Fiche Technique :
La Condition Noire : essai sur une minorité en France.
Editions Calman Levy
2008

Qu’est ce qu’être Noir et quelle couleur c’est ?

« … Etre noir, n’est ni une essence ni une culture mais le produit d’un rapport social…( p 71) pour Pap Ndiaye il est question avant tout d’une dynamique de corps au sein d’une société. Toutefois la question des nuances de couleur de peau reste importante. Ces nuances sont ce qu’on appelle le colorisme. Nous naissons tous dans un Monde à double échelle de valeurs et où la couleur revêt une grande importance. Au sein de la condition Noire, il existe une hiérarchie des couleurs, comme chez les Blancs. Il ya les Noirs à peau sombre et les Noirs à peau claire. Les derniers se pensent « supérieurs » à leurs frères plus sombres. Les observateurs des sociétés afro-américaines ont en effet noté cette attitude. Plus la peau est claire plus on se hisse dans l’échelle sociale, c’est comme si la moindre goutte de sang bleue pouvait faire grimper le Noir dans l’échelle de l’Humanité. La corrélation entre classe sociale et couleur de peau, clarté de peau et classe sociale est bien présente autant dans le Monde Caribéen, qu’Afro-Américain. Ceci est le résultat de l’esclavage, un legs historique qui a traversé le temps et l’espace. C’est à travers cela, que la notion moderne de race va être inventée en vue de mieux dominer les populations. La notion de race a fait l’objet de plusieurs débats tant philosophiques, scientifiques, religieux qu’anthropologiques, médicaux ou encore artistiques. C’est véritablement dans le cadre de l’expansion coloniale que les européens ont inventé ce que c’est qu’être Noir. La taxinomie raciale allait également naturaliser les aptitudes professionnelles des Noirs ! les teints clairs étaient destinés à la maison et à l artisanat les teints foncés au travail des champs. La Colonisation de l’Afrique avec son cortège de malheurs allait aussi contribuer à une hiérarchisation mélanique. Si l’histoire a son lot de Mea Culpa, ce qui reste consternant c’est qu’aujourd’hui à bien des égards cette hiérarchisation sociale continue d’exister. La fin de l’esclavage et de la colonie n’a pas mis un terme à ce phénomène, même si la société d’aujourd’hui est moins indexée sur les nuances de couleurs que jadis. Les mouvements récents de valorisation de la peau noire n’ont pas beaucoup de succès car l’on continue de voir dans le Blanc, une référence esthétique et sociale !
Les groupes minorés ont fait de la norme « somatique » une norme qui continue d’influer sur le regard et la perception. Les Noirs sont en recherche constante de l’être idéalisé. Ils sont aussi aidés par une République indifférente aux couleurs de peau mais dont les préoccupations ethno raciales procèdent essentiellement de leur centrage prioritaire sur les rapports de classe et sur des agents investis dans une mission historique.

Autopsie des émeutes de 2005

Si l’idéologie républicaine a de tout temps eu une vision dé-racialisée, il n’en reste pas moins que l’Empire colonial français s’est enrichi de toutes ses populations noires et blanches qu’on a assujetti alors qu’on leur refusait la citoyenneté. La peur du métissage en tant que facteur de brouillage civilisationnel aurait été une des explications de l’époque mais aujourd’hui qu’en est-il de ces français issus de la race indigène ?
L’attitude des politiques et des médias face aux émeutes de 2005 nous donne un début de réponse.
Le principal reproche que l’on pourrait faire aux autorités de l’époque, c’est d’avoir camouflé le désespoir social d’une communauté par des propos raciaux. Les discours ont beaucoup abondé et à tort, sur le fait que cela concernait des noirs et des arabes et on en avait oublié qu’ils étaient français !
En stigmatisant la violence des jeunes au travers de la race, on avait même fini par créer un nouveau concept celui de « racisme anti-blanc » une belle pirouette politico-médiatique où la race devient une explication culturaliste alors que les violences ont été avant tout générées par le ras le bol d’une génération désenchantée, lasse des inégalités sociales. Le danger est d’autant plus grand quand on finit par amalgamer question raciale et question sociale. Face aux inégalités socioéconomiques, la République a de tout temps utilisé le jargon du racisme différentialiste.

Les Noirs une catégorie imaginée ?

Quelle est l’image et l’idée que l’on se fait de l’être « Noir » ?
Pap Ndiaye explique que le fait d’être Noir fait plus référence à une catégorie imaginée. C’est une catégorie pensée avant tout. Il n’existe pas de catégorie Noire mais plutôt une condition Noire. On fait plus référence en fait à une représentation hétéro identificatrice qui s’appuie essentiellement sur la perception de saillances phénoménales : pigmentation de la peau, apparence corporelle et vestimentaire, langue, accent etc.
Mais alors, qui sont les Noirs exactement ? S’agissant de ceux qui habitent la France, la plupart des interrogés dans les différentes enquêtes estiment qu’ils sont avant tout « français » à part entière avant d’être d’une origine quelconque. Mais les sondages révèlent aussi le ressenti d’une profonde contradiction auprès des populations ciblées. La part française combinée à une autre identité, est mal digérée par les « français de souche » mais aussi mal vécue par les sujets concernés. Les français noirs d’hier à aujourd’hui, sont l’objet d’une identité française contestée. Le Noir de France, revendique son appartenance identitaire avec force véhémence, une attitude défensive et un moyen de convaincre face aux réticences qui l’entourent. Aujourd’hui, le souhait pour le Noir est de pouvoir revendiquer une identité à géométrie variable, adaptée aux circonstances sociales multiculturelles. Mais concrètement qu’en est-il ?
Etre Noir tout comme être Blanc serait essentiellement le fruit d’un accord social tacite. On est donc loin de cette quête initiatique pour une authenticité originelle. La Modernité, l’histoire et ses omissions auraient donc eu raison de l’ontologie africaine ? La seule arme pour se défendre, et préserver l’identité viendra du combat incessant de nos frères pour « l’identité choisie » seule façon de contrer l’identité prescrite par les autres.

La Diaspora Noire et l’identité

La diaspora est essentielle car elle offre de multiples formes d’identification qui dépassent de loin et transcendent les limites naturelles et offrent aussi à réfléchir sur les nouvelles formes de domination globalisée.
La musique noire par exemple, présente des implications culturelles, politiques ce qui a permis dans un sens de fabriquer une identité noire transnationale qui a réuni les peuples. Il existe bien sur d’autres espaces de sociabilité et de pratiques culturelles noirs, mais nul ne peut ignorer tout de même l’impact réunificateur du reggae qui est devenu le langage de contestation politique de bien des générations colorées ou pas. Il n’y a pas véritablement de « peuple Noir » au sens épais du terme en France car l’expérience discriminatoire n’est pas équivalente à toutes les classes sociales. On a en effet constaté que « plus un Noir est célèbre plus il verra son appartenance noire effacée » L’élite Noire ne subit pas les mêmes discriminations que le Noir des banlieues. C’est plus une question sociologique qu’une pratique racialiste. Aujourd’hui, il est plus juste de se référer au concept de minorité noire, d’autant que la référence aux minorités visibles est de plus en plus en vogue dans les discours publics. Et il est aussi crucial d’enrayer cette trop grande tendance à vouloir effacer toute référence à la couleur de peau. C’est un faux discours que celui de la déracialisation. La couleur reste avant tout un marqueur social. S’il faut cesser les nouvelles figures de l’autre il faut aussi veiller à ne pas continuer l’invisibilisation sociale de toute une catégorie voire d’une communauté. Un Monde déracialisé serait un Monde utopique. Le seul objectif réaliste serait de parvenir par contre à éliminer le racisme anti noir tout comme l’antisémitisme ou l’islamophobie qui sont les fléaux endémiques de nos sociétés.

A contre courant : tradition assimilationniste et le Cas des Antillais

Antithèse des discours courants sur la Condition Noire, les Antillais se présenteraient comme des « cas à part », très réticents par rapport à l’identification raciale notamment pour des raisons liées aux hiérarchies coloniales de la région Caraïbe.
Gaston Kelman dans « Je suis Noir mais je n’aime pas le Manioc » s’identifie volontiers comme un Noir Bourguignon. Il s’inscrit dans la tradition assimilationniste se fondant dans la culture dominante tout en fustigeant toute référence à la victimisation. Une tendance négationniste que l’on rencontre auprès de beaucoup de gens de cette communauté. Frantz Fanon écrivait à cet effet « l’Antillais ne se pense pas comme noir ; il se pense antillais. Le nègre vit en Afrique. Subjectivement, intellectuellement, l’antillais se comporte comme un blanc. Or c’est un nègre. Cela, il s’en apercevra une fois en Europe et quand on lui parlera de nègres, il saura qu’il s’agit de lui aussi bien que du sénégalais »


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