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Moushira Khattab  » l’enfant n’est pas la propriété de la famille » !


Moushira Khattab « l’enfant n’est pas une propriété de la famille » !

L’islam en tant que religion est démocratie, pourtant à ce jour son interprétation inique a relégué la femme musulmane à n’être que soumission, une citoyenne de seconde zone. Le danger est grand qu’aujourd’hui la désespérance sociale, la mauvaise information et les manipulations des groupuscules extrémistes ne contribuent à enterrer les acquis durement gagnés pour les femmes du printemps arabe. De Tunis au Caire, le pire est en devenir au féminin. Pourtant durant la révolution, on ne les a pas épargnées on les a traitées « comme des hommes » elles ont été tabassées, massacrées, violées mais elles ont tenu tête pour que leur révolution soit aussi féminine, une révolution qui devait ouvrir la porte à l’espoir et au mieux vivre ensemble toutes catégories sociales confondues. De la bourgeoise, à l’intellectuelle, de l’ouvrière à la femme rurale, elles étaient unies, égales face à la souffrance et au combat. Aujourd’hui, pour les femmes musulmanes modérées le gout est très amer de voir leur combat volé, leur révolution détournée, elles qui ont affronté la mort et l’humiliation la tête haute et le front fort sont en train de perdre du terrain.

IMG_4116 (Copier)Moushira Khattab à la conférence de Rome sur invitation de la MAE Emma Bonino

Pire leurs acquis sont en train de voler en éclat face à des groupuscules dont les discours religieux remettent en question leur place dans la société. L’enfance est également sur la sellette en Egypte ; et alors que Moushira Khattab avait fait un travail remarquable pour lancer une loi de protection de l’enfance et lutter contre toutes les formes de maltraitance à leur égard au nom de la religion et de la coutume, voici que le spectre de la régression est également de retour pour eux.

Par Fériel Berraies Guigny

Moushira Khattab ancienne Ministre égyptienne de la Femme et de l’enfant, fait partie de ces femmes qui ne renoncent jamais. Diplomate de carrière, elle a été Ambassadeur dans un bon nombre de pays dont l’Afrique du Sud. Femme engagée et militante de la première heure, on la connaît pour son engagement contre les mutilations génitales sur les femmes, le mariage pré pubère, la préservation et la protection de l’enfance. Bien que de la génération politique « Moubarak » Moushira Khattab a une intégrité qui fait qu’elle a survécu au changement politique. Car son travail de fond est durable et a toujours été reconnu et apprécié. UFFP s’est entretenu avec pour parler de ses combats pour les femmes et les enfants.

Messa al bando universale delle Mutilazioni Genitali FemminiliConférence de Rome sur les mutilations génitales. Février 2013

ENTRETIEN :

1)      Enfance, famille, quels souvenirs ? Quelle éducation avez-vous reçue ?

Je suis née d’une famille de six enfants, quatre filles et deux garçons, mais j’ai perdu un frère et une sœur. Aujourd’hui nous sommes trois sœurs et un frère.

J’ai grandi dans une famille harmonieuse et mon père était quelqu’un de très pieux, respectueux de la religion. Mais nous n’étions jamais forcés dans la religion. Un papa ingénieur qui lisait beaucoup et qui était curieux de la vie. Nous avons une fierté de nos racines, de nos traditions et de notre histoire.

Nous étions challengés par rapport au travail et tous mes frères et sœurs étaient diplômes et avaient des doctorats, mon père tenait à ce que nous fassions tous des études. J’ai grandi dans la liberté et la modération dans tout ce que je faisais, nous étions ouverts à la modernité.

Mon père respectait le travail des femmes et il voulait que je fasse des études de médecine mais j’ai refusé et il a respecté ce choix. Mon père lisait beaucoup, c’était un érudit ouvert au Monde. Il était très croyant mais Il était aussi fier de sa famille et de ses racines et nous a inculqués aussi ses valeurs d’ouverture au Monde. L’Egypte est un pays qui a beaucoup de confessions religieuses et nous avons toujours grandi dans une communauté de cultures, l’Islam est venu bien après en Egypte.

Quelle fut votre formation ?

J’ai fait l’école des sciences économiques et politiques. J’ai eu mon diplôme avec mention. Et à cette époque-là, Le Ministre des Affaires Etrangères a demandé à avoir le top dix des diplômés et je faisais partie de ce lot. Nous devions passer un examen préliminaire qui était assez difficile mais je l’ai réussi et suis devenue diplomate. J’ai pu faire cela car j’avais un père qui encourageait l’éducation, l’instruction des filles et tout dans la modération. J’ai eu la chance d’être choisie au Ministère des Affaires étrangères sans pistonnage, simplement parce que j’étais major de ma promotion.

Quels ont été vos postes ? Le premier poste fut de faire partie de la délégation égyptienne accréditée à New York, après ma mission j’ai fait mes masters à l’Université de Caroline du Nord. J’ai ensuite j’ai été mutée à Vienne, Hongrie et Australie. Mon premier poste en tant qu’ambassadeur fut à Prague et ensuite en Afrique du Sud. Deux postes qui m’ont aidée et marquée dans mon militantisme pour les droits humains ! Nelson Mandela était alors Président et j’ai eu la chance de le rencontrer. Ce furent des années d’or pour moi l’Afrique du Sud, cinq ans où j’ai beaucoup appris sur le militantisme humain. Nous avons beaucoup de choses en commun entre nos deux peuples. Mais je pense sincèrement, que ce qui fait l’Afrique du Sud aujourd’hui, c’est la force et la qualité intrinsèque de ce peuple, contrairement à nous les arabes.

Il n’y a pas d’hypocrisie sociale et ils acceptent la critique car il la considère constructive !

En novembre et décembre 1999, pendant un court laps de temps j’ai secondé le Ministre des Affaires Etrangères. J’ai par la suite été nommée Ministre de la femme et de l’enfance et cela a ouvert le pas vers mon voyage d’une décennie en faveur du droit de la femme et de l’enfance. J’ai compris alors l’étendue des défis pour les femmes et l’enfance défavorisée. Avant ma nomination je ne réalisais pas l’importance des disparités quand il s’agit des droits des femmes. Il y avait beaucoup de non droits et énormément de non-dits aussi. Les écarts entre les riches et les pauvres sont colossaux, les abus des droits de l’homme quotidiens et dans la normalité. J’ai été aussi choquée par le recours important à la mutilation génitale sur les femmes. Je constatais la détérioration du système éducatif et le fait que peu de petites filles y avaient accès. Et les enfants pauvres aussi. A l’époque de Nasser l’éducation était un droit pour tous mais la population égyptienne grandissait plus vite que les fonds publics qui étaient allouées à l’éducation. En conséquence de quoi, on se retrouvait dans des écoles qui n’avaient pas assez de salles de classes ou pas assez grandes pour que les enfants aient accès à un cursus normal. De 38 élèves on passait à 40 puis 100 élèves dans les zones pauvres. Alors petit à petit les enfants on commencé à se déscolariser prématurément et ont commencé à travailler très tôt.

L’analphabétisme est aussi un gros problème et il touche particulièrement les petites filles en Egypte ? Oui c’est un phénomène saisissant que j’avais noté dès le début de ma mission et à cet effet, en janvier 2000 en collaboration avec UNICEF on a lancé le programme « le girls friendly schools » pour souligner la difficulté de ces petites filles. Et on a formé les enseignants à les respecter et à tenir compte de leurs conditions particulières. Les filles sont marginalisées mais elles doivent s’exprimer. Et c’était la ligne de conduite principale du programme, faire en sorte qu’elles puissent donner la voix à ce qu’elles ressentaient et voulaient.

Vous avez aussi fait un travail avec les communautés marginalisées afin que l’on commence à comprendre mieux les besoins des petites filles ? Oui nous faisons un gros travail sur les mentalités on explique aux familles que la « fille » est très importante pour une famille, qu’il faut qu’on la respecte. Qu’on doit l’éduquer et pour la famille cela serait plus bénéfique que de l’avoir illettrée ou de la marier jeune ou de l’envoyer travailler.

Ce programme a tenu compte de la variable pauvreté. C’est pour cela que cela s’est fait en plusieurs étapes : brain storming sur les droits des petites filles et quand les familles acceptaient finalement d’envoyer leurs petites filles à l’école, nous assistions les familles (octroi de rations alimentaires aux familles en coopération avec la FAO ) et chaque mois la petite fille recevait de l’huile, du sucre du thé et les familles ont commencé à comprendre la valeur de la petite fille. Oui cela ne fut pas toujours facile ; on a eu des cas où la petite interrompait son cursus scolaire car quelqu’un voulait l’épouser. Mais les enseignants qui étaient les facilitateurs de l’éducation allaient demander aux familles de retarder le mariage pour qu’elle finisse son éducation. Oui nous avons fait un travail énorme, et nous commencions à voir des filles aller à l’Université.

Qu’en est-il de la problématique de la mutilation génitale ? C’est avec ce même programme que l’on a aussi commencé à combattre le fléau. Le programme de la valorisation des petites filles a également touché cette problématique. Non seulement il fallait laisser la petite fille aller à l’école pour recevoir une instruction mais il fallait également s’assurer de sa protection contre toute forme de violence dont l’excision. C’est une façon de la contrôler et de la rendre plus mariable, prétextant que la chaleur excite et qu’il faut pour la protéger, l’exciser. Mais nous avons la preuve aussi que l’excitation ne vient pas de cette partie du corps mais du cerveau !

Et nous avons aussi prouvé que l’excision n’est ni dans le Coran ni dans la Bible ni dans la Tora !

Et ce sont les théologiens qui nous ont informé de cela. Donc cela n’a rien à voir avec la religion et qu’on se le dise ! en 2003 avec la Sénateur italienne Emma Bonino, qui est aujourd’hui, la Ministre des Affaires Etrangères en Italie et qui a une ONG, nous avons fait une conférence internationale au Caire pour condamner la mutilation génitale dans la région. L’Assemblée Générale des Nations Unies a fait passer une résolution demandant aux Etats Membres de protéger les petites filles, les adolescentes et les femmes contre l’excision. Et de prendre toutes les mesures juridiques pour criminaliser l’acte de l’excision. Et c’est à Rome en février 2013, qu’une réunion s’est tenue, organisée par Emma Bonino, pour tous les pays qui ont acceptés de se conformer à la résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies. C’est un travail de longue haleine et l’Egypte a fait de gros pas. En 2008 nous avons pu criminaliser les mutilations génitales, et notre travail de sensibilisation et d’accompagnement des familles a porté ses fruits. Il y a eu des cérémonies publiques de villageois qui ont déclaré qu’ils n’y auraient plus de mutilations sur les petites filles. Nous avons travaillé de la classe pauvre aux classes les plus aisées, en précisant que ce fait n’était pas et plus acceptable socialement. Criminalisation de l’acte mais surtout faire prendre conscience, c’est important sinon tous les efforts seraient vains.

Tout ce travail est menacé aujourd’hui depuis la révolution ? Oui absolument ! Car il y une interprétation erronée de la religion qui amène les femmes à opprimer les enfants. Si on lit le droit des enfants que j’ai initié en Egypte, travail qui fut ma fierté personnelle, et bien cette loi a été promulguée en 2008 sur la base d’une concertation participative sociétale. Tout cela est remis en question ! J’étais pendant dix ans membre du panel de consultation sur la loi des droits des enfants et j’officiais aussi en tant qu’expert de 2002 à 2010 mais j’ai dû démissionner quand j’ai été nommée Ministre de la Famille et de la population de mars 2009 à février 2011.

Comment avez-vous vécu personnellement le changement historique dans votre pays ? Pour moi ce fut beaucoup d’espoir et aussi beaucoup de frustrations, car tout de suite après la révolution, il y a eu remaniement et on a abolit mon Ministère ! Tout mon travail qui avait été fait sans aucune ressource, avec toute ma volonté, j’y ai mis toutes mes tripes, ma sueur et mon sang pendant 23 mois, tout a été rayé d’un trait de plume.

J’ai eu la chance d’avoir un background éthique et exemplaire et quand j’ai été chargée du dossier femmes et enfance, cela ne venait pas de moi, mais j’ai été recommandée par Amr Moussa. Pendant les dix années où j’ai exercé, je peux vous dire aujourd’hui, que cela a été la plus belle décennie de ma vie. J’ai beaucoup travaillé dans la sincérité avec les couches vulnérables et défavorisées. J’ai milité pour le droit des filles, contre les mutilations. J’ai travaillé pour les pauvres et j’ai utilisé mon immense réseau pour eux. Quand nous avons écrit le droit des enfants c’était déjà une révolution en soi ! j’ai bataillé pour qu’il y ait un âge minimum pour le mariage, j’ai criminalisé l’excision, le trafic contre les enfants. Et c’est le peuple qui avait choisi, quand on est allé au Parlement pour faire adopter nos amendements, et bien nous étions déjà supportés par le parlement. Cette loi ne m’appartient pas mais au peuple et à tous ces gens qui ont contribué pour qu’elle naisse !

Je n’ai fait que le lancement !

Aujourd’hui, le legs est là ? Oui aujourd’hui, je suis bénie de voir et de lire des articles qui se référant à mon travail et à mon intégrité malgré « la chasse aux sorcières » que certains subissent. Ils ont même essayé de « décriminaliser l’excision » mais l’Assemblée Constituante n’a pas passé cette loi et à l’époque j’étais à Rome avec Emma Bonino.

Notre travail est défendu car il est défendable ! Nous étions transparents, dans une démarche « grass-root », c’est-à-dire à l’écoute des populations vulnérables. Nous n’avions pas de mobile ou d’agenda politique dans ce que nous faisions ! Je défendais les pauvres, et même du temps de Moubarak j’ai dû faire face à l’opposition de beaucoup de membres du Cabinet de l’Ancien Président. Alors je peux dire que l’hostilité du régime Moubarak était comparable à celle que je rencontre aujourd’hui dans certaines mouvances conservatrices. C’est un problème culturel et non religieux ou politique chez nous, pour nous l’enfant est notre propriété. Partant de ce postulat, la famille décide ou non de l’éduquer, de le faire travailler, de l’exciser ou la marier alors qu’elle est pré pubère. C’est le fait d’avoir travaillé à partir de la base, du peuple qui sauve tout et que notre héritage subsiste malgré tout.

 

 


Mots clés:
  • Rola Tobgy

    J’ai travaillé avec Son Excellence Mme la Ministre pour sept ans. Elle œuvrait avec ferveur, et dedication et ses efforts ont été couronnées avec la promulgation des droits de l’enfant en 2008 qui a criminalisé la mutilation génitale féminine , le trafic des enfants, etc. La majorité des maux qui mettent en danger l’innocente enfance. Ce fut un honneur et un plaisir pour moi de collaborer avec elle tout au long de ces années.

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