Tahar Bekri a parrainé le Printemps des poètes à Sète le 9 mars 2026. UFFP vous le raconte à l’occasion de la sortie de ” je te revois pére”.
Comme à son habitude, épris des belles lettres, cet auteur poète jusqu’ au bout de l’âme a toujours porté haut et fort, cette magnifique discipline qui est la sienne.
Nous le connaissons depuis plus de vingt ans, à l’époque j’étais pigiste critique littéraire pour la belle revue ( qui n’existe plus) Cultures Sud de Cultures France ( Institut Français) il occupait alors une position assez conséquente. Je commençais mon métier de journaliste , fraichement mariée et débarquée de Tunisie après avoir renoncé par amour à mon métier de diplomate.

Oui c’est ainsi que je suis tombée en amour pour son travail, sa plume et ses vers prolixes sa vision du monde aussi. Car Tahar Bekri est unique en son genre, il met de la poésie dans le beau, le deuil, la douleur, la vie et l’espoir.
Il est pour nous comme cet ami cher, ce père tranquille ou grand oncle qui n’est jamais bien loin, égal à lui même, humble, courtois et silencieux. Il est d’une génération qui ne se fait plus.
Il nous transporte, nous fait rêver, nous réconforte face à la dureté de ce qui nous entoure, car ces mots, touchent de par tant de sensibilité, de pudeur et de beauté.
La vie nous a séparés et quelques années plus tard, nous revoilà, au hasard du numérique à nous retrouver. Moi, changée par la vie et les traumas du deuil et tous les bouleversements personnels, qui m’ont amenée à me réinventer. Lui comme nous tous a pris de l’âge de la gravité, mais sa plume reste égale à son ADN. Marqué par la vie aussi, mais toujours aussi amoureux du verbe.
Dans son nouveau recueil ” je te revois père” il entame une discussion, un échange avec ce père, absent mais toujours présent. Cette figure paternelle qui a influé dans les décisions de sa vie ( enfin certaines) , alors jeune étudiant, tout un symbole, tout un hommage à l’absent qui a marqué ses pas.

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Entretien avec UFFP
Ce dernier recueil, un hommage posthume au papa ?
Le recueil rassemble trois récits, « O Mère !», « Conte de l’oiseau vert » et « Je te revois, père ». Après l’évocation douloureuse du décès de ma mère, alors que je n’avais que dix ans, j’avais besoin de parler à mon père, de lui dire une parole qui nous a manqués depuis mon départ en exil et ne l’ai plus revu jusqu’à sa mort. Hommage, certes, mais désir d’écrire le contraste, le non-dit, la douleur, la différence dans la conception du monde, un mélange intense de luttes intérieures et d’affections complexes, un va-et-vient entre la reconnaissance et le reproche, l’éducation sévère et l’exigence éthique et morale. En somme, une lettre d’amour qui tente d’apaiser la tristesse, de dépasser et de comprendre les
incompréhensions. C’est un livre qui m’est devenu nécessaire à écrire comme un poids dont je devais m’alléger. Une parole libératrice.
-Vous vous souvenez de lui comme étant un homme rigoureux, austère, et pourtant la tendresse et l’amour sont aussi omniprésents ?
Oui, c’est exactement, ça. L’adulte en moi comprend mieux les choses.
L’expérience de la vie rend plus souple les jugements, plus proches des vérités, saisit mieux les difficultés de l’autre, ses propres difficultés. Sa charge était lourde et sa vie bien difficile, son combat quotidien était méritoire, le jeune que j’étais ne le saisissait pas aussi facilement. Aujourd’hui, je mesure davantage
son parcours épique !
Cela vous fait quoi de ne pas être l’enfant de quelqu’un quand le parent décède ?
Je ne suis plus enfant depuis fort longtemps, hélas, et j’ai du mûrir trop vite avec le décès de ma mère, posant des questions métaphysiques très tôt, qui me dépassaient, sur la vie et la mort, la justice et la bonté divine. Je n’avais que dix ans ! Malgré cela, l’enfance reste le socle d’une vie, la base fondamentale, parce qu’elle est l’émotion première. La disparition d’un parent est une douleur qui nous poursuit, le long d’une vie, nous passons notre temps à vouloir y échapper ou s’en souvenir. C’est notre destinée humaine d’affronter toujours les épreuves !
Votre poésie est souvent imprégnée de la source, du retour, des racines ?
L’écriture de l’exil m’habite, non comme une nostalgie béate ou naïve mais comme des rappels, des attaches fortes et profondes, nourricières du socle ontologique, surtout si les qualités humaines et profondes, simples ont constitué les règles fondamentales de l’être. Pourquoi les renier ou les méconnaitre ?
Le Chant de la terre est toujours vibrant en moi, même si cela n’empêche pas l’ouverture sur le monde être pris dans sa vastitude, sa beauté et sa fureur
En prenant de l’âge en étant confrontée à la perte, à la rupture affective est-ce que vos écrits s’en ressentent ?
Ce n’est pas la perte affective, mais le sentiment qu’on va, de plus en plus, vers la solitude, qu’elle soit intime ou collective, avec tous les êtres qu’on perd, ce qui rend l’écriture chargée de sagesse, de philosophie de vie avec le besoin d’aveu, de confessions. Jusqu’à la forme de l’écriture, devenue simple,
dépouillée, épurée, la poésie se rapproche de la prose, les deux formes du langage s’enchevêtrent et s’entremêlent.
Vous avez parraine le printemps des poètes à Sète, cela vous fait quoi quand vous avez des aspirants poètes qui vous demandent conseil ?
J’ai parrainé une Association qui s’est occupée de l’animation du Printemps des poètes à Sète, ville connue pour son grand Festival d’été, « Voix de la Méditerranée ». Il ne s’agit donc pas de soupirants poètes mais de partage de notre mer commune. Dans ce cas, la parole poétique peut beaucoup, porter le
message fraternel, surtout à cette époque de tourmente et de menace sur notre Humanité.

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Le monde arabe et musulman est en ébullition, ici en France certaines identités sont meurtries, vous avez écrit sur cela aussi ?
Bien sûr ! « Salam Gaza », « Poésie de Palestine », « Mûrier triste dans le printemps arabes », et bien d’autres de mes ouvrages, participent de mon engagement indéfectible dans l’Histoire et l’actualité tragique, contre la lâcheté internationale, l’arrogance des puissants et leur brutalité. Je publie
régulièrement, je n’ai que ma plume, presque chaque jour sur mon Facebook mon indignation, mon rejet de la guerre, de l’humiliation des peuples, de leur exploitation, régulièrement dans des revues et magazines numériques et autres , des poèmes et des textes pour défendre la dignité humaine. Le monde arabe et musulman ne m’empêche pas, cependant, d’être citoyen du monde, le poème ne
peut pas être limité à une région ou un espace.
La poésie humaniste comme celle de Mahmoud Darwich puis la votre peut-elle être activiste ?
Ce n’est pas d’activisme qu’il s’agit mais de parole forte, essentielle, morale,
éthique. La poésie n’est pas un cri creux, vide mais notre visage humain, son devoir de beauté contre la laideur de ceux qui le fracassent, le détruisent, qui rendent notre monde comme une fosse gigantesque !
Synopsis
Dans ce récit en trois parties dédiées au père, à la palmeraie natale et à la mère trop tôt disparue, Tahar Bekri nous livre une bouleversante évocation de sa jeunesse dans le sud tunisien avant son exil en Europe et à Paris. Devoir de mémoire, évocation testamentaire, c’est aussi un retour aux origines qu’amorce le poète de Le Pays, la braise et la brûlure dans ce récit plein de tendresse et d’émotion.
Tahar Bekri est un poète tunisien né à Gabès en 1951. Il écrit en arabe comme en français. Son oeuvre est traduite dans plusieurs langues. Il a obtenu le Prix du rayonnement de la langue et de la littérature de l’Académie française en 2019. Il est Maître de conférences honoraire de l’Université de Nanterre. Je te revois, père est son second livre publié chez Edern Éditions.
Je te revois, père
Tahar Bekri
Edern éditions 27 Janvier 2026
Merci Tahar Bekri !
avril 2026
