Le parcours de Christel est avant tout un parcours d’évolution — géographique, culturel,
intérieur” J’ai exercé différents métiers, travaillé dans différents secteurs et exploré
beaucoup d’opportunités” nous dit-elle.
Née en France (en Alsace précisément) de parents franco-béninois (car oui, quand ils sont nés le Bénin, c’était aussi la France), elle fait ses études à Boston (États-Unis) où elle obtient un BA en histoire de l’art et un MBA avec une spécialité en marketing et fundraising.
Christel Médénouvo Yamajako a aussi la chance et l’opportunité de voyager, d’explorer, de s’expatrier sur 4 continents dans des contextes bien différents. Ces déplacements n’étaient pas que des voyages :
ils vont la confronter à des systèmes de valeurs différents, à des manières d’être qui remettent en question un certain nombre de croyances.

Christel Médénouvo Yamajako entrepreneur-salariée ” au sein de la coopérative Coopaname
Entretien avec UFFP
De retour en France, vous vous posez et l’Associatif et l’ethnoculturel vous fait de l’oeil?
Je répète souvent une remarque de ma mère qui me porte personnellement et professionnellement : “La logique est la chose la moins bien partagée au monde.”
De retour en France, j’ai travaillé dans la collecte de fonds pour les associations, l’enseignement, l’insertion professionnelle, le coaching RH — à la Mission Locale, à La Cravate Solidaire, chez Activ’Action. En 2016, j’ai fondé i.d.s, le projet interculturel. J’ai aussi environ 16 ans d’études musicales derrière moi, ce qui
nourrit directement ma pratique de sonothérapie. Aujourd’hui, je rassemble tout cela sous “Ayijàyĭ by Maouéna” — un nom qui veut dire “sérénité” en fon, une de mes langues maternelles — et qui incarne cette idée
- que l’on peut transformer ses ruptures en ressources. Dans ce monde et au vu de
- l’actualité, beaucoup de gens cherchent une certaine paix, la sérénité.
2) Parlez-nous de votre travail — l’approche interculturelle, ça signifie
quoi concrètement ?
L’approche interculturelle, ce n’est pas juste parler de “diversité ethnique” comme une case à cocher. Pour Humans of Movements en 2018, je disais : “Tout le monde a une identité plurielle et il faut l’accepter”. Je n’ai pas changé d’avis et mon avis s’est juste enrichi. C’est partir du principe que chacun arrive avec une carte du monde différente — façonnée par son parcours, sa culture d’origine, son histoire familiale, ses
migrations, ses traumas, l’histoire que l’on lui a racontée sur lui-même. Et que ces cartes se heurtent en permanence dans le monde professionnel, dans les soins, dans les relations. Concrètement, dans mes formations, j’aide les individus à identifier leurs angles morts culturels : les mots qui blessent sans qu’on le sache, les stéréotypes inconscients, les dynamiques d’exclusion subtiles.
Avec les particuliers, j’accompagne des personnes en transition en intégrant la dimension culturelle et
sonore.
Les bains sonores et la sonothérapie ne sont pas des “plus” décoratifs : ils permettent d’accéder à des niveaux de décompression que le seul discours rationnel n’atteint pas et même d’explorer le sujet différemment.

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3) Quels sont les profils types de personnes que vous pouvez aider ?
Les personnes que j’accompagne ont souvent un point commun : elles se sentent “entre deux” et/ou ont des parcours dits “atypiques”. Des personnes qui sont pourtant riches en expérience, notamment humaine.
Entre deux cultures, entre deux vies, entre ce qu’elles sont et ce que le monde attend d’elles.
Ce sont des femmes issues de la migration qui entrent dans le monde du travail français sans en connaître les codes implicites. Des professionnels en reconversion qui ne savent plus comment valoriser un parcours non-linéaire. Des personnes ayant traversé des épreuves de santé mentale qui cherchent à se réinsérer sans avoir à nier ce qu’elles ont vécu. Des équipes en entreprise confrontées à des
tensions culturelles qu’elles n’arrivent pas à nommer.
Ce qui me différencie, c’est que je n’arrive pas avec un manuel. J’arrive avec ma propre expérience-terrain de ces “entre-deux” — et ça change tout dans la relation.
Mes échecs sont mes moteurs et leurs lumières. Elles/ils sont face à ce qu’elles/ils doivent faire ou pas ; il y a une visualisation.

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4) Les défis au quotidien en tant que femme issue de la diversité ?
Le premier défi, c’est la charge de la représentation — ou ce que les gens projettent sur moi — ou l’invisibilisation.
Quand on est une femme racisée dans un espace professionnel, on ne représente pas que soi-même — on “représente” tout un groupe. Ça épuise, ça fige, ça force à choisir entre s’effacer pour être acceptée et s’affirmer au risque d’être cataloguée “militante”. On est vite catégorisé.
Le deuxième défi, c’est la dissonance cognitive permanente. J’ai une éducation multiculturelle assumée ; j’ai été formée à l’américaine dans ma formation universitaire — assertivité, pitch, valorisation de soi. En France, ce même comportement peut être perçu comme arrogance, surtout pour une femme,
surtout si elle est noire. J’ai dû apprendre à naviguer entre deux grammaires culturelles du succès, sans me perdre dans la traduction.
Et puis il y a la solitude, car tout le monde n’ose pas dire certaines choses tout haut. Quand il n’y a pas de modèles qui vous ressemblent dans les espaces dans lesquels vous évoluez, vous construisez vos repères seule. C’est une force, mais c’est aussi un effort invisible que personne ne comptabilise.

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5) Mérite, ascenseur social, surdiplômée — et ce que vous proposez de différent ?
La mérite, en France, est un mythe sélectif. Il fonctionne pour certain·es, dans certains contextes. Mais si votre nom sonne “d’ailleurs”, si votre parcours est non-linéaire, si vous êtes femme et racisée — les diplômes ne suffisent pas, et parfois ils se retournent contre vous. J’ai été “trop qualifiée” pour des postes, “trop ambitieuse” pour des espaces, “trop” tout court.
Ce que la France appelle souvent l’« ascenseur social » , j’ai pu en mesurer les étages manquants. Un MBA obtenu aux États-Unis ne se traduit pas automatiquement ici. Il m’a fallu obtenir un titre professionnel français (Conseillère en Insertion Professionnelle, AFPA) pour être reconnue dans des espaces où mon expérience de 15 ans ne suffisait pas. Ce décalage dit quelque chose sur qui compte et qui doit faire ses preuves deux fois.
Ce que je vis dans le monde professionnel, d’autres le vivent dans le monde académique ou institutionnel. La mécanique est la même : on vous demande de prouver ce que vous avez déjà prouvé, mais différemment, selon des codes qui ne sont pas les vôtres.
Ce que je propose de différent ? Partir de là où les gens sont réellement — pas d’où le système voudrait qu’ils soient. Je travaille à déplacer le regard : comment peut-on reconnaître que la diversité n’est pas un problème à gérer, mais une ressource à activer — à condition d’en finir avec la logique du “mérite” qui ne
s’applique pas de manière égale à tous ?

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6) Des projets à venir ?
Je travaille en ce moment sur un gros projet de recherche sur l’histoire de la diversité française, avec un projet de recherche-action assez ambitieux : développer un outil d’IA éthique dédié à l’accompagnement en santé mentale interculturelle.
L’idée est de créer un espace numérique qui permette aux personnes dites fragiles et fragilisées d’accéder à des ressources adaptées, sans que les biais algorithmiques habituels ne reproduisent les inégalités existantes. Ce qui m’intéresse en particulier, c’est ce que j’appelle les “boucles de calibration émotionnelle” : comment les IA peuvent amplifier les détresses plutôt que les stabiliser. On en a rédigé un manifeste — The Mirror Must Break. Ce n’est pas encore une publication académique formelle, mais c’est une contribution réelle à un débat qui a lieu maintenant.
Je travaille avec la coopérative Coopaname, des chercheurs, des développeurs spécialisés en IA open source éthique.
En parallèle, je prépare un podcast pour donner la parole à celles et ceux qui vivent dans notre société, qu’on entend et ne voit pas, et qui contribuent pourtant beaucoup — pour faire ressortir et valoriser ces voix invisibles.
Et je continue de développer mes ateliers de sonothérapie, en individuel et en collectif.
Christel Médénouvo Yamajako — Ayijàyĭ by Maouéna / Coopaname — christel@maouena.com
