UFFP est allée à la rencontre d’une femme engagée, activiste de la première heure. Elle s’appelle Emna Khaldi, elle a fondé il y a quelques années, Halte à la haine, une association d’éducation populaire dont les actions reposent sur l’éducation et l’accompagnement des populations n’ayant pas accès au savoir. Elle développe des projets socio-éducatifs, des programmes de formation et des dispositifs pédagogiques pour prévenir les idéologies extrémistes, les discriminations et les discours haineux.
Elle est aussi déléguée auprès de la Défenseure des Droits dans le 93 et l’on fait souvent appel à elle quand il s’agit de comprendre et de décrypter un discours de haine, ses mécanismes, les formes qu’il prend.

Emna Khaldi juriste et directrice de l’Association Halte à la N. photo all rights reserved
Entretien avec UFFP
1)L’Union européenne a adopté il y a quelques semaines la toute première stratégie de lutte contre le racisme pour 2026-2030 vous en pensez quoi ? pourtant la France a été condamnée plusieurs fois par le défenseur des droits de l’homme fa ce au racisme d’Etat et le racisme systémique ?
Les statistiques montrent que les discriminations liées à l’origine, la religion ou l’ethnicité restent
très répandus en Europe. Environ 45 % des personnes vivant dans l’Union européenne déclarent
avoir été victimes de racisme au cours des cinq années précédant une enquête de l’Agence des droits
fondamentaux de l’UE.

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Les pays où les discriminations sont le plus souvent déclarées sont notamment la Finlande et
l’Allemagne, tandis que l’Italie, la France et la Belgique présentent aussi une forte perception du
racisme.
En France, environ 1,2 million de personnes déclarent subir chaque année un acte raciste, (34 % des
musulmans ou perçus en tant que tel) déclarant une discrimination, contre environ 4 % pour les
personnes chrétiennes.
La stratégie de lutte contre le racisme adoptée par l’union européenne est intéressante. Il s’agit d’une
approche globale qui témoigne d’une prise de conscience du problème, même si elle s’inscrit dans la
continuité du plan 2020-2025. Elle recommande notamment un renforcement du cadre législatif et une
meilleure prise en compte des différentes formes de racisme et de discrimination (antisémitisme,
racisme anti-Noirs, anti-musulmans, anti-tsiganisme, etc.). Une nouveauté réside dans la volonté de
s’attaquer au racisme structurel, notamment celui qui peut être intégré dans les algorithmes issus de
l’intelligence artificielle.

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Pour ma part, je considère que l’adoption d’une nouvelle loi supplémentaire n’est pas la solution. Le
cadre juridique existant est déjà conséquent et pourrait être suffisamment efficace s’il était mieux
appliqué. Le véritable problème réside davantage dans le faible taux de signalement des faits, lié à une
méconnaissance des droits, à une forme de résignation face à la complexité des démarches, ou encore
aux conditions restrictives de dépôt de plainte.
2) Que pensez vous de la victoire de la famille d’olivio Gomes, avec la condamnation pour dix ans de prison ferme pour son meurtre ? de l’espoir pour les autres familles victimes de violence policière ?
Ce qui est particulièrement notable dans cette affaire, c’est la condamnation du policier responsable
de l’homicide. On peut y voir le bon fonctionnement de l’État de droit. Ce verdict, qualifié
d’historique, permet une forme de réhabilitation posthume de la victime, Olivio. La famille a le
sentiment que sa parole a enfin été prise en compte.
Il s’agit d’un des rares cas où un policier est condamné, la plupart des procédures aboutissant
généralement à un non-lieu. Cette décision peut encourager d’autres victimes de violences policières à
saisir la justice et à poursuivre leurs démarches jusqu’au bout.

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3) 12 Maires afrodescendants rien qu’en Ile de France, pourtant le racisme décomplexe de certaines partis politiques et plateaux télé continuent, comment faire face à cette banalisation d’un racisme décomplexé ?
D’un côté, on observe une représentation de plus en plus diversifiée de la société française, ce qui
pourrait laisser penser que le racisme n’a plus sa place en France. Pourtant, dans le même temps, les
discours de haine et de rejet semblent gagner en visibilité et se banaliser. Cela soulève la question
suivante : d’où vient ce racisme décomplexé ?
Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. D’abord, les médias jouent un rôle important, car dans une
logique de recherche d’audience et de « buzz », ils mettent davantage en avant des discours
polarisants, plus susceptibles de capter l’attention. Ensuite, certains discours politiques contribuent

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également à cette dynamique, en instrumentalisant les questions identitaires et en exploitant les peurs
collectives à des fins stratégiques. Enfin, les réseaux sociaux agissent comme une véritable caisse de
résonance, amplifiant les propos haineux et facilitant leur diffusion rapide à grande échelle.
Ainsi, on constate une visibilité accrue des discours stigmatisants, qui suscitent aujourd’hui moins de
réactions d’indignation qu’auparavant, ce qui contribue à leur banalisation.
-Pour faire face à ce phénomène, il est indispensable de s’appuyer sur le cadre légal et de signaler tout
propos ou acte discriminatoire, que l’on en soit victime ou simple témoin. Pourtant, en France, bien
que 43 % des personnes déclarent avoir subi des discriminations, 97 % d’entre elles ne déposent pas
plainte, révélant ainsi une forte sous-déclaration.
Par ailleurs, il est crucial d’agir dès le plus jeune âge en misant sur l’éducation, afin de déconstruire les
stéréotypes et les biais discriminatoires. Enfin, il convient de promouvoir des récits alternatifs et de
mettre en lumière des parcours de réussite issus de milieux diversifiés, pour offrir une image plus
juste, équilibrée et positive de notre société.
4) Parlez nous de ce qui se passe en France actuellement, clivage idéologique, xénophobie, délits de facies, violences policières des extrêmes et du populisme de plus en plus présent dans notre société, cela est dû à quoi ?
La situation en France s’inscrit dans des dynamiques profondes, à la fois nationales et
internationales, où plusieurs facteurs s’entrecroisent et se renforcent mutuellement.
Tout d’abord, on observe une polarisation idéologique croissante. Le débat public s’est durci, avec des
positions de plus en plus tranchées et une diminution des espaces de compromis. Les réseaux sociaux
amplifient ce phénomène en valorisant les contenus émotionnels et conflictuels, tout en enfermant les
individus dans des « bulles » d’opinions. Cela accentue la perception de divisions entre les différents
groupes sociaux, culturels et politiques.
5) Quelles sont les répercussions psychosociales ? parlez-nous de votre parcours ? de votre travail avec HALTE A LA N ? les avancées, les défis et les lenteurs ?
Les effets du racisme et des discriminations sont aujourd’hui bien établis, tant sur le plan
psychologique que social. En ce qui me concerne, j’en perçois concrètement l’impact à travers les
personnes que j’accompagne, les témoignages recueillis lors des formations, mais aussi à travers mon
propre vécu.
Sur le plan psychologique, ces réalités peuvent engendrer un stress durable, de l’anxiété, voire des
épisodes dépressifs, ainsi qu’une diminution de l’estime de soi et un sentiment de violence intériorisée.
Sur le plan social, je constate souvent un repli sur soi, une défiance accrue envers les institutions et,
dans certains cas, une plus grande exposition aux discours extrémistes, ce qui contribue à accentuer les
divisions au sein de la société.
Après trois années d’accompagnement par Pôle emploi, devenu France Travail, j’ai vécu une situation
qui a profondément marqué mon parcours personnel et professionnel. Confrontée à l’absence de
retours favorables malgré de nombreuses candidatures, ma conseillère m’aurait proposé une solution
qui m’a profondément déstabilisée : changer d’identité en modifiant mon nom et mon prénom. Selon
ses propos, je pouvais devenir « Emma Caldi » à la place de « Emna KHALDI », une identité
supposément italienne, jugée plus « chantante » et implicitement plus favorable sur le marché du
travail.
En tant que juriste, j’ai vécu cette suggestion comme un véritable choc. J’ai eu le sentiment que, dans
un pays de droit et au sein d’un service public de l’emploi, une telle proposition interrogeait
profondément les pratiques et les représentations à l’œuvre dans le recrutement. Cet épisode m’a
conduite à traverser une période de six mois de dépression.
Avec le recul, j’ai fini par comprendre cette proposition autrement. J’y ai vu la conscience, même
implicite, de l’existence de discriminations systémiques à l’embauche, et une tentative de contourner
ce problème par un changement d’identité plutôt que par une réponse directe aux discriminations elles-
mêmes.
Cette expérience est devenue un tournant dans ma vie. J’ai décidé de transformer cette épreuve en
engagement en créant l’association « Halte à la N », dédiée à la prévention des discriminations, des
discours de haine et des idéologies extrémistes.
Mon engagement s’ancre également dans mon histoire personnelle. Les attentats de 2015 ont constitué
une épreuve particulièrement marquante pour moi. En tant que Franco-Tunisienne et mère, j’ai été
profondément touchée par le fait que mon pays natal et mon pays de cœur aient été concernés par le
départ de jeunes vers des zones de guerre et de violence.
Je me suis sentie directement concernée, d’autant plus que l’idéologie mise en avant dans ce contexte
se réclamait de ma culture, souvent déformée et dénigrée. Cela a fait naître en moi un sentiment de
responsabilité, ainsi qu’un devoir d’agir.
Au fil de mes recherches, j’ai également compris que le racisme et les discriminations pouvaient
constituer des facteurs favorisant les processus de radicalisation.
Aujourd’hui, je fais de cette expérience un point de départ pour agir, sensibiliser et prévenir toutes les
formes de discrimination et des discours de haine.
Réalisations et actions
Notre association développe des projets socio-éducatifs à destination des jeunes (écoles primaires,
collège, lycées, jeunes placés sous mains de justice…), des formations pour les professionnels (agents
publics, responsables associatifs, salariés…) et des conférences-débats auprès des habitants des
quartiers prioritaires. On offre des espaces d’échange sur des sujets qui traversent notre société afin de
construire ensemble des solutions, à travers la médiation, le droit et l’ethnopsychiatrie.
On mène des actions sur le long terme autour de différentes thématiques : racisme, discriminations,
laïcité, harcèlement au travail et scolaire, violences faites aux femmes, idéologies extrémistes… Nous
nous appuyons sur le droit (procès reconstitué, jeux interactifs…), l’art ou l’ethnopsychiatrie pour
traiter ces sujets.
Je suis également déléguée du Défenseur des droits depuis treize ans, et j’accompagne des victimes de
discriminations. Cet accompagnement me permet de m’appuyer sur des situations concrètes, au plus
près de la réalité, et de développer des outils pédagogiques innovants, fondés sur des méthodes
ludiques et adaptés aux différents publics.
Nous accompagnons chaque année environ 1000 jeunes, formons près de 300 professionnels et
sensibilisons 800 habitants des quartiers QPV aux enjeux de discrimination, de laïcité et d’égalité
femmes-hommes
Il m’arrive parfois de me sentir découragé face à ce que j’entends, notamment à travers les
témoignages sur les discriminations et les discours de haine. Pourtant, je ne trouve pas la force
d’abandonner. Quand j’entends des phrases comme : « J’aimerais être comme vous, comment faire ?
», « Merci, vous êtes la seule personne à m’avoir écouté », ou encore « Vous m’avez convaincu
d’utiliser mes droits, je n’aurais jamais osé le faire seul », cela redonne tout son sens à mon
engagement.
Obstacles et difficultés :
Sur le terrain, je constate encore de nombreux ralentissements et obstacles. Malgré les engagements
pris par les pouvoirs publics, notamment à travers le Plan national de lutte contre le racisme,
l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine (2023-2026), certaines mesures demeurent,
selon moi, insuffisamment appliquées. C’est le cas, par exemple, de la formation obligatoire des
enseignants et des personnels éducatifs tous les cinq ans, qui ne semble pas encore effective.
-Par ailleurs, la loi Égalité et Citoyenneté du 27 janvier 2017 prévoit également que toute personne
impliquée dans le recrutement suive une formation à la non-discrimination à l’embauche au moins
tous les cinq ans. Pourtant, je constate encore de fortes réticences pour mettre en place des formations
dans de nombreuses entreprises, certaines craignant les impacts potentiels sur leur image. Ces limites
s’expliquent également par plusieurs obstacles structurels. D’une part, l’accès aux entreprises pour
former les salariés — en particulier les responsables des ressources humaines et les dirigeants — reste
limité. D’autre part, le manque de financements freine le déploiement d’actions de sensibilisation et de
formation
Ces leviers sont pourtant essentiels pour lutter efficacement contre des discriminations dans l’emploi
en forte augmentation, comme le montrent les statistiques, tout en contribuant à réduire les pertes
économiques, estimées à 7 % du PIB chaque année en raison de ces inégalités
-Nouveaux défis :
Assurer une prise en charge globale des victimes de discriminations, quel que soit le contexte, afin de
renforcer durablement la cohésion sociale. Dans cette perspective, une permanence dédiée à
l’accompagnement psychosocial est en cours de déploiement.
Ce dispositif vise à répondre aux besoins des victimes au-delà du seul cadre juridique. En effet, même
lorsque les recours légaux aboutissent, ils ne suffisent pas toujours à réparer les dommages subis. Les
discriminations laissent souvent des traces profondes et durables, affectant la santé mentale des
personnes concernées. D’où l’importance d’un accompagnement spécifique, pensé pour soutenir les
victimes dans leur reconstruction.
Enfin, j’insiste particulièrement sur le volet éducatif, que je considère comme fondamental pour
prévenir durablement ces phénomènes, notamment en agissant auprès des jeunes dès le plus jeune âge
afin de mettre en place une prévention efficace. Nous déployons tous nos efforts pour essaimer
certains projets d’éducation à la citoyenneté sur plusieurs territoires.
6) la France s’est abstenue à l’ONU à reconnaitre l’esclavage comme crime contre l’humanité, comment lisez vous cela ?
La France occupe une place singulière dans la reconnaissance de l’esclavage. Dès 2001, avec la loi
Taubira, elle devient le premier pays à qualifier officiellement la traite négrière et l’esclavage de
crimes contre l’humanité.
Pourtant, cette position pionnière contraste avec son attitude sur la scène internationale récemment où
la France s’est abstenue de voter la résolutions de l’ONU visant à la même reconnaissance à l’échelle
internationale.
D’après moi, ce choix ne traduit pas nécessairement un refus de principe. Il s’inscrit davantage dans
une logique d’État, où se mêlent considérations diplomatiques et enjeux financiers. Une
reconnaissance internationale pourrait en effet ouvrir la voie à des demandes de réparations, tout en
fragilisant certains équilibres diplomatiques.
Dès lors, cette abstention apparaît moins comme un désengagement que comme un positionnement
stratégique. Elle invite à dépasser une lecture superficielle de la politique française en la matière, sans
occulter pour autant son rôle précurseur dans la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre
l’humanité.
Merci Emna Khaldi !
Emna Khaldi
Directrice
MDA 20ème
18 rue Ramus_ 75020 Paris
tél: 33(0)625290214
http//haltealan.org
