Après la Guerre froide et la fin de l’unipolarité américaine, sommes-nous entrés dans un monde apolaire ?

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Longtemps nous avons été confortés par les affrontements entre « blocs » antagonistes, mais le 21 siècle voit-il la disparition des alliances militaires traditionnelles.
Désormais, une majorité de pays refuse de s’inscrire dans le sillage d’une puissance dominante, au bénéfice d’une diplomatie qui se veut « non-alignée » ou « multi-alignée ». Avec une exception, de taille : l’Union européenne.
Le discours de Trump à Davos a marqué les esprits et annoncent une réelle rupture, l’UE doit plus que jamais retrouver son émancipation, et cesser cette politique de suivisme longtemps préconisée afin de “chouchouter l’alliance transatlantique” la politique Trumpiste ayant violé des frontières, créant des précédents inacceptables. La France portant la locomotive défensive européenne face aux ambitions dévoyées du président américain est elle en mesure de faire face, ?oui si l’UE suit.

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Plus que jamais face aux dangers que nous proposent un Monde ou se dessine de grandes nuances pour ne pas dire un vide géopolitique; il est important de construire des donjons avec des garde fous durables.
Les Accords des années 90 ne sont plus qu’un lointain souvenir… Plus aucune ex Puissance n’est en mesure de faire le ‘gendarme mondial” face aux conflits à Venir. Loi et démonstration du plus fort, basse cour et régions d’intérêts sous couverts d’opportunités mercantiles, voici le nouveau monde qui est en train de naitre.

Barthélemy Courmont géopoliticien et Professeur à l’Université Catholique de Lille
Le nouvel ordre mondial serait il apolaire ?
UFFP s’est entretenue avec Barthélemy Courmont géopoliticien et Professeur à l’Université Catholique de Lille
L’UE contre l’autoritarisme
Face à Trump quelle orientation soumission ou riposte pour l’UE ?
A la lumière des derniers développements en marge du Sommet de Davos et autour de la question du Groenland, il y a clairement une volonté européenne de privilégier la riposte, qui se retrouve notamment exprimée au niveau du Parlement européen, autant que chez certains Etats membres. Mais c’est une volonté à prendre avec des précautions et à voir si elle se confirme dans la durée.
Certains pays se sont engagés de manière forte c’est le cas de la France, Emannuel Macron n’a pas hésité à faire mention de cette arme de coercition. C’est un instrument juridique dont l’Union Européenne s’est dotée en 2023 qui permet une riposte coordonnée de l’ensemble des pays de l’UE face à une menace commerciale
D’autres pays européens se sont également exprimés avec vigueur pour dénoncer les pressions commerciales de Donald Trump, c’est le c’est le cas de l’Allemagne de la Suède, du Royaume Uni et du Canada.

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Cette réaction a été rapide et coordonnée, cependant, il faut rester circonspect sur cette capacité de riposte et dans les négociations de Trump a engagées avec Marc Rutte, Secrétaire Général de l’OTAN, et avec le Danemark. Il y a tout de même une avancée, un gain pour Donald Trump. Comme la possibilité de contrôler certains territoires du Groenland.
C’est un peu la méthode Trump ? oui il demande beaucoup pour avoir moins, et dans le cas d’un refus; il n’hésite pas à menacer: « si c’est comme ça, je veux l’intégralité » !
Je ne suis pas enthousiaste par rapport à cette option, cet accord est un vrai gain pour Donald Trump, cela signifierait des territoires enclavés américains au Groenland. Dans lesquels les USA pourront installer des bases militaires qui pourraient être interdites aux danois et groenlandais.
Un peu l’équivalent de ce qu’il y a à Chypre avec les Britanniques qui ont conservé deux bases qui sont des enclaves. Trump cherche à obtenir la même chose au Groenland. Ce n’est pas une bonne chose pour l’Union Européennes dans sa stratégie de défense.
Oui l’UE a riposté dans le ton, mais dans la pratique elle se soumet pour ne pas heurter son allié américain.

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La riposte européenne ce n’est pas que pour le Groenland, non ? oui au-delà du territoire groenlandais, il y a quelques jours l’UE a aussi voté contre l’Accord signé par Ursulla Von Der Leyen sur les taxes douanières à hauteur de 15%.
C’est un Accord désormais caduque puisque le parlement européen l’a refusé.
La riposte est désormais importante contre les pressions que Donald Trump a exercé sur la commission européenne, il faut désormais refuser de se soumettre.
Trump mauvais médecin, mais il fait parfois un bon diagnostic ? oui il est vrai que s’agissant du partage du fardeau au sein de l’OTAN, les USA restent les principaux contributeurs et c’est aussi le seul pays capable de porter l’action. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne sont incapables de porter une guerre, à l’instar de la France, qui reste la bonne élève dans la région.

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Donc le constat de Trump n’est pas quelque chose de nouveau. Les positionnements du Congrès Américain sur l’Otan en particulier, après la guerre du Kosovo qui fut la première guerre de l’OTAN. Les USA avaient porté 85% du fardeau et les membres du Congrès avaient critiqué le non engagement des pays européens. Dans la pratique, on continue de reposer sur la générosité américaine.
Obama l’avait aussi évoqué durant son administration, non ? oui il l’avait fait mais d’une manière plus lisse, il invitait alors les Européens à faire des efforts supplémentaires. On est dans un déséquilibre au sein de l’OTAN qui n’est plus possible.
La défense de notre Continent doit être de notre fait ? Absolument, et c’est bien là la problématique dans les propos du président Trump, il cherche à contraindre les Européens à être plus autonomes mais en achetant des armes américaines.

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Pourtant la France plaide bien pour une souveraineté en matière de défense non ? oui la France notamment qui insiste sur le fait qu’il faille avoir un matériel de défense européen.
Mais là on reste quand même pour l’instant dans une logique de soumission, et le gouvernement belge s’est par exemple doté de F35 américains plutôt que de prendre des armes européennes.
Idem pour le Danemark qui a aussi acheté l’essentiel de son matériel aux américains.
Il faut rééquilibrer le fardeau, mais les Européens doivent conserver une liberté sur le type de matériel militaire à acquérir.
L’abandon de notre souveraineté en matière de défense est dangereux. Au moindre désaccord avec les USA en matière de défense,on peut imaginer que Washington décide de ne plus rien nous fournir ! La crise au Groenland doit nous rapeller à l’ordre.
L’abandon de notre souveraineté européenne doit faire réfléchir : oui c’est une situation critique, et en Europe, il y a un début de prise de conscience, comme au Danemark; en Suede et en Allemagne et peut être en Pologne. Mais bien sur tout cela reste conditionnel…
Rencontre de Davos, pot de terre contre pot de fer: quel bilan ? On voit que les Européens sont rassurés depuis les propos plus apaisants de Donald Trump à Davos. Il avait annoncé avant son départ des tarifs douaniers insupportables, et envahir militairement le Groenland si nécessaire. A Davos, il a été plus plus soft, plus de hausse du tarif douanier, pas d’invasion du Groenland, mais on doit négocier. Du cote européen, c’est perçu comme une victoire dans la capacité de riposte.
Les Européens prennent conscience qu’il faut montrer qu’on a du répondant, c’est la bonne nouvelle, mais ce n’est pas non plus une victoire éclatante.
La France a été la locomotive, Emmanuel Macron est monté en première ligne, il a quelque peu endossé le costume de Dominique de Villepin en 2003, alors le leader de l’Opposition à Washington sur la crise en Irak.
Ily a des raisons plus structurelles à cette prise de position, une capacité à ne pas se soumettre au bon vouloir de Washington, on retrouve des relents de gaullisme, mais cela est aussi justifié par la place de la France sur les questions diplomatiques et militaires
Le Groenland, caprice ou enjeu stratégique pour les USA ? le discours sécuritaire est exagéré, mais les voies d’accès maritimes sont une priorité stratégique pour les USA et il y a des rivalités très nettes comme avec les pays comme la Chine et Russie.
On parle ici de territoires, et non de voie d’accès et les deux pays n ont pas de base militaire, c’est donc une exagération, un mensonge, par rapport au volet sécuritaire.

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Le Groenland, c’est avant tout les ressources et non la dimension sécuritaire ?
Oui il y a des ressources des métaux rares, et donc Donald Trump de manière très mercantiliste s’y intéresse. Il part du principe que le Groenland intéresse aussi les USA pour l’exploitation des ressources, mais sans tenir compte des considérations environnementales. A rappeler que Trump s’est retiré de la cop 21.
Un peu comme ce qui s’est passé pour le Vénézuéla ?!
Trump a toujours eu une volonté mercantiliste, mais pour le Venezuela, le retour sur investissement n’est pas bon car les investissements sont pharaoniques. La mise à niveau des installations pétrôlières serait trop chère pour le congrès américain.
La méthode Trump embarrasse souvent son Congrès et ses industriels ?
Il y a une vision non institutionnaliste à ne pas omettre, et c’est aussi un conflit d’intérêt permanent entre la Maison Blanche et les industriels qui en certaines circonstances ne vont pas accepter de le suivre.
Apres l’opération au Venezuela, il a réuni les principales entreprises pétrolifères américaines pour voir leur volonté d’investir dans ce pays, mais nombreux se montrèrent circonspects.
Le mercantilisme est assez récurrent aux Usa comme ailleurs, mais la ça se fait en piétinant les Institutions national et en violant le Droit International.

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Au Venezuela depuis le coup de force, rien ne se passe et on s’en tient à des déclarations tonitruantes de Donald Trump. Dans les faits, on n’est pas engagés dans un partage des richesses, les prisonniers politiques ont été libérés, certes et c’est une bonne nouvelle, mais l’opération au Venezuela est un coup de force dont il faudra voir s’il s’inscrit dans la durée.
LA VP a pris le pouvoir au Venezuela ? Malgré les pressiosn américains, le pouvoir Maduro persiste, et joue le rôle d’épée de Damoclès aux yeux d’une partie de la population.
Le Venezuela a longtemps été l’obsession de Trump ? les ressources locales et la détestation que Trump nourrissait vis-à-vis de Maduro qui critiquait Trump, en faisant le matamore, sont zau coeur de cette opération. Selon un autre aspect relayé par le département d’état américain, les USA doivent reprendre le contrôle du continent à la manière de la doctrine Monroe, désormais pour empêcher la Chine de devenir une plus grosse puissance sur le Continent. Le Venezuela depuis Chavez n’a pas de relation avec les Usa mais avec la Chine, qui achetait son pétrole.
Venezuela et Irak, un peu le même scénario de la mise à mort des régimes ?
Oui, dans les deux cas en 2004 à 2026, l’action a été illégale au regard du Droit International, au moins en Irak GW Bush avait reçu l’assentiment du Congrès américain avant de violer le
Droit International. Au Venezuela, Trump n’a pas eu d’assentiment et piétinne le War Powers act, article de loi de 1973 qui impose au Président d’avoir un accord du Congrès avante d’engager la force armée sur des opérations extérieures.
S’il y a une situation d’urgence, dans ce cas, il dispose d’un délai de soixante jours pour avoir un vote du Congrès autorisant a posteriori cette opération.
Or, dès le départ, toute consultation du Congrès a été balayée par Trump pour le Venezuela
Il a une gestion politique inédite, Trump il est en roue libre dans tout ?!
Cela peut paraître anecdotique, mais les travaux qu’il a engagés pour rénover une aile de la Maison Blanche doivent se faire sur la base d’un accord budgétaire. Or, il n’a pas eu le moindre vote du Congrès l’autorisant à faire ces travaux, dont Trump a précisé qu’ils seraient finacés par des donateurs, soulevant la question des conflits d’intérêts et des arrangements avec ses partenaires financiers.
La France reste donc la bonne élève sur le front militaire ?
Depuis que le Royaume Uni a quitté l’UE, la France est le seul pays de l’UE qui est membre permanent du conseil de sécurité de l’Onu.
La France est aussi la première puissance militaire européenne, et par ailleurs, seule puissance nucléaire, lui conférant un poids qu’Emmanuel Macron utilise pour prendre l’initiative dans la résistance face aux gesticullations de Donald Trump.
A t-on les moyens de notre politique ?
La France a les moyens si l’Europe suit, on a largement les moyens au niveau commercial, puis l’UE possède une très conséquente partie de la dette américaine, c’est une arme économique considérable. La France seule par contre n’a pas les moyens, mais elle a la capacité de rassembler, et Macron s’est érigé en porte-voix des oppositions.
Macron a invité Trump à diner à Paris après Davos, et proposé une réunion du G7. Même si Trump a refusé d’y participer.
S’agissant du Groenland, il faut rappeler que la France est le pays qui a envoyé le plus d’hommes dans la région après le Danemark, et ils sont envoyés dans toutes les bases. Et l’OTAN reconnait que la France est le pays qui a la meilleure connaissance du Groenland en dehors du Danemark.
Ce sont des arguments à faire valoir aux Américains.
Le Danemark, qui est un des pays les plus atlantistes en Europe, et qui fut le très bon élève de l’OTAN, semble avoir pris conscience qu’il faut dorénavant être méfiant vis-à-vis des USA.
Désormais même les pays les plus atlantistes au sein de l’UE vont se montrer plus méfiants vis-à-vis des USA.
Le nouvel ordre mondial est en cours, quelles sont les retombées à craindre ?
Vaste sujet. Nous observons la fin de l’unipolarité américaine, mais c’est une fin qui n’est pas le fait de Donald Trump,
Cette incapacité pour les USA d’être le gendarme du monde est un tournant géopolitique extrêmement important, mais c’est une succession d’événements, le temps de l’unipolarité se conjugue au passé désormais.
Sur ce qui rend cette unipolarité en phase finale, et ce qui vient après, il y a plusieurs hypothèses.
Une selon laquelle le nouvel ordre mondial sera marqué par différents la coexistence de plusieurs acteurs , la Chine, la Russie, l’Inde toute seule… Un nouveau concert des Nations, en quelque sorte, que nous appelons la multipolarité.
Le problème quand on parle de multipolarité on fait référence à une forme de stabilité et d’équilibre.
Des Nations qui se mettent d’accord pour ne pas être d’accords, ou qui coopèrent. Or ce qu’on relève aujourd’hui, c’est que la multipolarité se fait attendre, car il y a des rivalités profondes, Washington/ Pékin en particulier, et il y a des positionnements qui ne sont pas équilibrés. On observe ainsi des acteurs comme la Chine qui se montre absente dans certaines situations comme pour Gaza ou l’Iran, refusant de prendre le leadership. Dans de telles circonstances, il n’y a pas de dialogue !
L’autre hypothèse à retenir, qui me semble plus appropriée : l’apolarité, à savoir pas de pole de puissance. Selon cette hypothèse, plus aucune puissance ne domine les autres. Chacun fait comme il veut et peut dans sa région, avec des aires d’influence. Nous avons aujourd’hui un bon exemple: les USA qui lorgnent sur le Canada, qui est un peu un Etat vassal, pour mettre la pression pour que ce dernier fasse des concessions dans la sécurité de son territoire et exploitation de ses ressources.
Un rapport du fort au faible, sans concert de puissance, des situations géopolitiques qui n’intéressent personne, c’est malheureusement possible.
On est dans un vide géopolitique, il n’y a plus de mécanisme géré par la multipolarité, comme du temps des années 90 avec les Accords d’Oslo, de Dayton, les Accords de Kosovo, ce système marchait alors.
L’A polarité du coup apôtre du Néant, et même pire ?! oui c’est moins bien que la multipolarité, sans aucun doute. On voit que la politique de Trump, c’est avant tout le syndrome du déclin américain, il va chercher à imposer un retour de la puissance américaine et tous les moyens sont bons. MAGA make America Great Again, c’est l’obsession et le désir de tout contrôler, or il contrôle de moins en moins dans ce monde en restructuration.
Merci Barthelemy Courmont !
Bio Expresse :
Barthélémy Courmont est professeur à l’Université catholique de Lille, où il dirige le Master Histoire – Relations internationales. Il est également titulaire de la Chaire UNESCO en diplomatie culturelle. Spécialiste de l’Asie contemporaine, il est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages.
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