Racisme, mémoire oubliée et fractures françaises : interroger les responsabilités pour reconstruire un
avenir commun.
Hella Ben Youssef est une femme politique franco tunisienne, engagée depuis de longues années, elle se bat pour les droits humains, l’égalité et la démocratie sociale. Elle a accepté de nous donner une Tribune dans le cadre de ce dossier que nous faisons en toute urgence, afin de rendre hommage aux victimes des attentats terroristes racistes que notre pays a vécu hier soir à Trappes et dans la région.
Dans cette urgence, pour UFFP, il était intolérable de ne pas s’exprimer et par la même, tenons à rappeler notre solidarité humaniste, pour les victimes et leurs familles. Des Trappes il y en a eu beaucoup, et les noms de victimes “racisées” se multiplient avec une écrasante fatalité et banalité, à force cela devient presque la norme, surtout lorsque la victime n’est pas “pure souche”

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Tribune de Hella Ben Youssef
Il est des violences qui ne peuvent être comprises à travers le seul geste de celui qui les commet. Elles nous obligent à regarder plus loin, à interroger notre histoire collective, nos choix politiques et les transformations silencieuses de notre société. Lorsqu’une petite fille est victime d’une violence raciste, c’est toute une société qui devrait s’interroger. Non seulement sur les circonstances du drame et les responsabilités individuelles, que seule l’enquête peut établir, mais aussi sur le climat dans lequel grandissent des enfants français auxquels on rappelle parfois quotidiennement qu’ils seraient différents des autres. La haine ne naît pas en un jour. Elle se nourrit des peurs, des préjugés, des frustrations et de discours qui finissent parfois par rendre acceptable ce qui devrait demeurer intolérable.
Une histoire que la France ne peut se permettre d’oublier.
La France n’a jamais été une société figée dans une identité unique et immuable. Depuis des siècles, son histoire est traversée par les échanges, les circulations humaines, les influences culturelles et les mouvements de population. Des migrations européennes aux mobilités méditerranéennes, de l’histoire coloniale aux grandes vagues d’immigration industrielle, la société française s’est transformée. Les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, puis les populations venues du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et d’autres régions du monde ont participé à son développement. Combien ont dû affronter, à leur arrivée,
les mêmes soupçons et parfois les mêmes violences ? Le massacre d’ouvriers italiens à Aigues-Mortes en 1893, les campagnes xénophobes de l’entre-deux-guerres et les violences racistes des années 1970 rappellent que la stigmatisation de l’étranger n’est pas nouvelle. Mais l’histoire montre aussi que des populations autrefois rejetées ont progressivement pris toute leur place dans le récit national.
Ceux qui ont libéré la France venaient aussi d’ailleurs.
Lorsque la France fut occupée pendant la Seconde Guerre mondiale, le général de Gaulle n’a pas reconstruit la France combattante avec les seules forces de la métropole. La France libre s’est appuyée sur des territoires africains et sur des combattants venus de différentes régions de l’Empire colonial. Des tirailleurs d’Afrique subsaharienne aux soldats algériens, marocains et tunisiens, des combattants de l’armée d’Afrique aux résistants étrangers engagés sur le territoire français, ces hommes ont contribué à la libération nationale. En août 1944, lors du débarquement de Provence, les troupes françaises commandées par le général de Lattre de Tassigny comptaient de nombreux soldats originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. Ils ont participé notamment à la libération de Toulon et de Marseille. Reconnaître leur contribution ne diminue en rien celle de la Résistance intérieure, des combattants métropolitains ou des Alliés. C’est simplement rendre à chacun sa place dans une mémoire partagée. Comment célébrer la France libérée tout en oubliant une partie de ceux qui l’ont libérée ?
De la reconstruction à la désignation de l’étranger comme problème
Après la guerre, la France avait besoin de travailleurs pour reconstruire ses villes, développer ses infrastructures, faire fonctionner ses usines et soutenir son expansion économique. Des immigrés ont contribué à l’automobile, au bâtiment, aux mines, aux transports et aux services. À partir des crises économiques des années 1970, le débat public a progressivement changé. L’immigration, auparavant largement abordée sous l’angle des besoins de main-d’œuvre, a aussi été présentée comme un problème
social, sécuritaire et identitaire. Ce basculement ne relève ni d’un seul gouvernement ni d’une seule majorité.
Il tient à des crises économiques, à des difficultés sociales, à des choix publics successifs et à des stratégies de communication politique. À mesure que le chômage et les inégalités territoriales progressaient,
l’immigration est devenue l’un des sujets autour desquels se cristallisaient les inquiétudes collectives. Or une
société ne résout pas ses difficultés en transformant une partie de sa population en bouc émissaire.
Des Français traités comme des étrangers dans leur propre pays
Il ne s’agit plus seulement du regard porté sur les personnes nouvellement arrivées. Il s’agit aussi de Françaises et de Français nés en France, scolarisés dans ses établissements, travaillant dans ses entreprises, participant à sa vie démocratique, mais dont l’appartenance est parfois mise en doute. Une distinction implicite s’installe alors entre des citoyens considérés comme naturellement français et d’autres qui devraient continuellement prouver qu’ils le sont. Cette logique fragilise le sentiment d’appartenance et nourrit la défiance envers les institutions. La République ne peut exiger de tous l’adhésion à ses valeurs tout
en tolérant que l’on conteste la pleine légitimité de certains citoyens à appartenir à la nation. L’égalité ne peut être conditionnée à un patronyme, une couleur de peau ou une origine familiale.
Le coût économique et humain des discriminations
On parle beaucoup du coût de l’immigration. On parle moins du coût des discriminations, de l’exclusion et de la défiance sociale. Pourtant, une économie moderne repose aussi sur le capital humain, la confiance et la capacité à mobiliser l’ensemble des compétences. Chaque jeune diplômé écarté d’un emploi pour son origine supposée représente un potentiel insuffisamment valorisé. Chaque entrepreneur confronté à des obstacles discriminatoires, chaque citoyen découragé de participer à la vie collective peut représenter une occasion perdue. Il serait excessif d’attribuer les difficultés économiques françaises aux seules politiques
identitaires : la désindustrialisation, la productivité, les finances publiques, l’éducation et les transformations mondiales comptent également. Mais considérer les discriminations comme économiquement neutres serait tout aussi erroné. La diversité n’est pas, à elle seule, une politique économique ; une politique économique qui néglige une partie de ses talents se prive cependant de ressources essentielles.
La responsabilité des mots et du débat public
À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, la responsabilité des acteurs politiques et médiatiques mérite d’être interrogée. La démocratie exige le débat sur l’immigration, la sécurité, la laïcité et l’intégration. Mais débattre n’autorise pas à confondre les actes individuels avec des communautés entières.
La critique des religions relève de la liberté d’expression ; la discrimination et les appels à la haine visant des personnes en raison de leur religion réelle ou supposée relèvent d’une autre logique. Racisme, antisémitisme, haine antimusulmane et haine antichrétienne doivent être combattus sans hiérarchie des victimes. La responsabilité pénale d’un passage à l’acte appartient à ses auteurs et à leurs éventuels complices, selon les faits établis par la justice. La responsabilité politique et morale des paroles publiques constitue une autre question : comment les dirigeants et les médias formulent-ils les problèmes,
représentent-ils les populations et évitent-ils de banaliser les préjugés ? La loi du 1er juillet 1972 a renforcé en France la répression de certaines formes de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale. Elle rappelle que le pluralisme démocratique s’accompagne aussi de responsabilités.

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Retrouver une ambition française à la hauteur de son histoire
La France dispose d’atouts considérables : une tradition scientifique et intellectuelle, des entreprises de premier plan, une influence culturelle, des institutions et des relations humaines avec l’Europe, l’Afrique, la Méditerranée et bien au-delà. Ces liens peuvent soutenir la coopération et le développement, à condition d’être pensés dans le respect mutuel. Si elle veut renforcer sa place parmi les grandes puissances économiques, diplomatiques et culturelles, elle devra investir dans l’éducation, la recherche, l’innovation, la réindustrialisation et la cohésion sociale. Elle devra aussi reconnaître et mobiliser les compétences de tous ses citoyens. La puissance d’une nation ne se mesure pas seulement à son produit intérieur brut, à sa capacité militaire ou à son influence diplomatique. Elle se mesure aussi à sa capacité à faire société. Une France qui oppose ses citoyens les uns aux autres risque de détourner une énergie considérable des défis économiques, sociaux et environnementaux.
Ne pas oublier d’où vient la France pour décider où elle veut aller
La condamnation des violences racistes et la sanction de leurs auteurs sont indispensables, mais ne suffisent pas. Il faut également agir sur les conditions dans lesquelles les préjugés se transmettent, les discriminations persistent et les fractures s’approfondissent. Cela suppose une école qui transmette une histoire complète, des institutions qui garantissent effectivement l’égalité, une économie qui valorise les compétences et un débat public qui refuse la déshumanisation. Il ne s’agit ni de nier les difficultés de l’intégration ni d’interdire les désaccords sur les politiques migratoires. Il s’agit de refuser que ces débats remettent en cause la dignité et la citoyenneté de millions de personnes. La France a été défendue par des hommes venus de plusieurs
continents. Elle a été reconstruite par des travailleurs de multiples origines. Elle continue de vivre, de créer, de soigner, d’enseigner et d’entreprendre grâce à des citoyens aux parcours différents. La France ne retrouvera pas sa grandeur en demandant à certains de ses enfants de s’effacer. Elle renforcera sa place dans le monde en donnant à chacun les moyens de contribuer pleinement à son destin collectif. Car une nation qui oublie ceux qui l’ont construite risque aussi d’oublier ce qui fait sa force.

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Bio Expresse
Hella Ben Youssef, est une femme politique franco tunisienne, diplômée en droit international humanitaire et droits humains, elle est engagée depuis de nombreuses années dans la vie politique, associative et citoyenne française, de Bordeaux, à Creil, Beauvais, Paris et dans les Yvelines. Candidate aux élections municipales à Houilles, elle s’investit dans les dynamiques territoriales, la défense des droits humains, l’égalité et la cohésion sociale. Elle est également engagée de longue date au sein d’organisations politiques internationales progressistes, elle est Vice Présidente de l’Internationale Socialiste des femmes.
