Maitre Emilie Vergne est avocate au Barreau de Paris, elle exerce en droit civil, droit pénal et droit des affaires où elle accompagne particuliers et professionnels tant en conseil qu’en contentieux.
Formée à la communication non violente, à la PNL à l’analyse des mécanismes de manipulation, elle développe une approche transversale du droit centrée sur la compréhension des rapports humains.
Elle intervient également en tant que conférencière sur des thématiques juridiques générales ainsi que sur les questions liées aux violences, au consentement, au discernement, et aux mécanismes d’emprise.
Sa chaine sur Youtube” Emilie Vergne Avocat” propose des éclairages juridiques accessibles au plus grand nombre. Elle est l’auteur de Emprise en procés : comprendre, prouver, se libérer. Un ouvrage à la croisée du droit et des sciences humaines consacré aux mécanismes d’emprise et à leur reconnaissance juridique.
A l’occasion du 8mars, la journée internationale des femmes, elle nous revient sur UFFP

Entretien conduit par UFFP editor Feriel Berraies Guigny
Casser la spirale de l’emprise comment faire, en tant qu’avocate quels conseils?
Sortir de l’emprise est un processus global. Il est psychique, matériel, relationnel- et parfois seulement ensuite judiciaire. La première chose que je dis toujours, c’est qu’il n’y a pas d’obligation de passer par le droit pour se reconstruire. Le droit est un outil. il peut protéger, reconnaitre, réparer en partie.
Mais il peut aussi être éprouvant.
Entrer dans une procédure, c’est accepter :
de raconter des éléments extrêmement intimes, d’être questionné de manière précise et parfois déstabilisante, d’entendre la version de l’autre, d’être confronté a la question de la preuve.
ET DANS LES SITUATIONS D’EMPRISE, LA PREUVE EST SOUVENT DIFFICILE.
Il peut y avoir des incertitudes, des faits anciens, des éléments diffus, un récit non linéaire.
Et parfois, une décision qui ne reconnait pas ce qui a été vécu, non pas parce que la souffrance n’existe pas, mais parce qu’elle ne peut être juridiquement caractérisée.
Cela peut être une nouvelle violence.
C’est pour cela que la première étape n’est pas juridique.
- s’écouter et respecter son propre rythme
Même s’ il n’y a pas de bon “moment” universel pour agir.
La bonne question est : est ce que cette démarche va me renforcer ou me fragiliser aujourdhui?
Certaines personnes ont besoin de justice pour se reconstruire.
D’autres ont besoin d’abord de se stabiliser, de reprendre une sécurité matérielle et psychique, et de ne plus remettre le nez dans cette histoire pendant un temps.
Ce choix est légitime. Ne pas saisir la justice immédiatement, n’est pas renoncer. C’est parfois se protéger.
2) Sécuriser sa situation avant toute action
Avant toute procédure, il faut penser :
logement, ressources, organisation avec les enfants, documents administratifs, réseau de soutien.
Une procédure engagée trop tôt peut remettre la personne en grande vulnérabilité.
3) Se faire accompagner pour élaborer une stratégie, pas seulement pour “agir”
Le rôle de l’avocat n’est pas de pousser au contentieux.
C’est :
d’évaluer les options, d’expliquer les forces et les limites d’un dossier, d’anticiper le coute émotionnel et probatoire, de choisir le bon moment.
Parfois, la meilleure stratégie c’est d’attendre. Parfois de ne pas agir judiciairement.
4) Comprendre que la reconstruction ne passe pas uniquement par le procès
La justice ne répare pas l’estime de soi. Elle ne reconstruit pas l’identité.
La sortie réelle de l’emprise c’est retrouver son discernement, se refaire confiance, pouvoir poser des limites, ne plus être accessible aux mêmes limites.
Le judiciaire peut alors accompagner le processus? oui, il ne le remplace pas. Déposer plainte, peut avoir un sens, qui dépasse sa situation personnelle. Même lorsqu’on ne cherche pas une condamnation.
Un dépôt de plainte qu’est-ce que cela amène du coup?
signaler des faits, laisser une trace, protéger d’autres victimes potentielles, alimenter des systèmes de prévention et de vigilance, rendre visible un phénomène, il y aussi un enjeu collectif.
LE LEGISLATEUR CONSTRUIT LA LOI A PARTIR DE CE QUI EST CONNU
Et ce qui est connu, sont :
les signalements, les plaintes, les décisions, les statistiques.
Sans données un phénomène reste invisible juridiquement.
Autrement dit, certaines démarches individuelles participent à une évolution structurelle. Mais cela ne peut être une injonction faite à une victime, mais un choix.
Choisir la laisser choisir pour reprendre le pouvoir? l’idée centrale est de redonner du pouvoir de décision. Sortir de l’emprise c’est reprendre la capacité de choisir.
Choisir de parler ou non. Le point commun à toutes les sorties d’emprise, c’est le moment quand la personne peut dire ” c’est moi qui décide” !
La réparation est elle possible en fin de compte? elle est possible oui, mais elle ne prend pas toujours la forme que l’on croit. Il y a deux réparations : la juridique et la personnelle.
1)La judiciaire est partielle par nature, la justice peut reconnaitre une situation, condamner l’auteur, accorder des dommages et intérêts, prononcer des mesures de protection.
Une reconnaissance fondamentale qui replace la victime dans le réel, rétablit une vérité juridique et met fin à l’inversion des responsabilités.
Elle redonne la légitimité de la parole, mais elle a des limites structurelles. La justice ne répare pas les années perdues, l’altération de l’identité, les conséquences psychiques. Elle ne répare qu’un préjudice juridiquement caractérisé.
2) la personnelle reste le cœur de la sortie d’emprise
Elle commence souvent, au moment où la victime comprend ce qu’il lui est arrivé
que la culpabilité disparait, qu’elle restaure sa confiance en elle, qu’elle commence à se poser des limites et à refaire des choix libres.
3) quand la décision est favorable :
la victime va valider la perception d’elle même, cela met fin aux doutes, elle réintroduit une cohérence entre le vécu et le droit, elle soulage la honte.
Cela ne suffit pas à la réparation totale néanmoins.
4) quand la décision n’est pas favorable
une réalité très difficile car la victime peut vivre cela comme une négation de ce qu’elle a subi, une disqualification de sa parole, mais juridiquement une décision défavorable ne signifie pas pour autant, que la violence n’a pas existe.
Cela signifie plutôt que :
les éléments de preuves n’étaient pas suffisants, la qualification juridique n’était pas caractèrisée, les conditions légales n’étaient pas réunies.
IL Y A UN ECART ENTRE LA VERITE VECUE ET LA VERITE JUDICIAIRE
Comprendre cela est essentiel, pour éviter que la décision devienne une nouvelle emprise psychique.
5) le rôle de l’accompagnement dans cette phase
L’avocat ne plaide pas uniquement, il doit expliquer, ce que cela signifie juridiquement, voir les recours possibles, faire en sorte que la lecture ne soit pas destructrice.
La réparation c’est une reprise de pouvoir ?
La vraie réparation ce n’est pas uniquement la condamnation, c’est aussi le moment quand la personne se dit ” je comprends ce que j’ai vécu, je ne me sens plus coupable, je me fais confiance et je ne suis plus accessible à ce mécanisme” !
C’est une réparation intérieure, c’est elle qui met fin à la spirale.
La dimension collective même sans condamnation reste importante ? oui absolument, agir a un sens, car cela participe à laisser une trace, faire prendre conscience collectivement. Sa portée dépasse aussi le seuil judiciaire.
La justice peut reconnaitre, protéger et réparer en partie. Mais la réparation la plus profonde, c’est quand la personne dans les situations d’emprise, finit par retrouver la liberté intérieure.
Votre position sur les six ans de prison contre la jeune femme qui a tué son violeur?
Ce type de décision est l’une des situations les plus inconfortables que ce soit pour un juriste ou un magistrat. Parce qu’il faut trancher, et cela nous place exactement à l’endroit où le droit, l’humain et le traumatisme ne se rencontrent pas. Et je le dis très sincérement, ce sont des dossiers dans lesquels je suis profondément consciente de la difficulté à être un magistrat du siège.
Mais on ne peut pas légitimer le fait de se faire justice soi même ” c’est un principe fondamental de notre droit pénal” dans beaucoup de ces décisions, la cour reconnait la réalité des violences subies. La peine prononcée, sera inférieure à celle encourrue pour un homicide volontaire. Mais juridiquement, les conditions de la légitime défense ne sont pas considérées comme réunies. La décision est humainement douloureuse mais juridiquement compréhensible. Ces affaires, revelent un point de tensions de notre droit.
Notre droit pénal est construit pour juger des actes ponctuels dans un temps donné. Or les violences sexuelles et l’emprise s’inscrivent dans la durée.
Elles créent un état de peur permanent, une destruction progressive du discernement, une perception du danger qui ne correspond pas aux critères de l’attaque actuelle. C’est un débat politique et juridique majeur. Mais si on bascule dans une justice purement émotionnelle, on met en danger tout l’édifice pénal.
Merci Maitre Vergne !
Son dernier ouvrage à lire

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