UFFP l’a rencontrée durant le colloque de l’IEAC, une sympathie spontanée, deux parcours distincts mais aussi similaires par bien des façons. Deux femmes, deux parcours, des diplômes, des compétences, des parcours accidentés parfois, une méritocratie sélective et excluante dans notre pays d’adoption, notre pays in fine, mais qui nous renvoie souvent à une origine ethnique. Une altérité.
Nous faisons partis d’une immigration “Elite” ou “sélective” comme on aimait à le rappeler durant la période Sarko, bourrés de diplômes, d’expériences, on pensait naïvement qu’on allait nous dérouler le tapis rouge…
UFFP se remet dans l’ombre et vous raconte, cette autre.
Nawal Badawi, a la tête bien pleine, une formation, des expertises; un know how. Elle nous a confié, ses difficultés face à une méritocratie sélective, un racisme subliminale mais très présent dans son milieu de travail.
Elle a accepté qu’on vous la raconte, voici donc une autre face cachée du “racisme, quand le trop de know how ou de diplôme, peut aussi déranger quand on est issue d’une certaine communauté.

Nawal Badawi Ingénieur Architecte
Entretien
Résilience et injustice? oui cela m’a pris du temps pour faire face et libérer ma parole, pour aussi regarder ma résilience droit dans les yeux. Livrer mon expérience, c’est aussi se rappeler qu’il faut rester fidèle à ses valeurs et à sa dignité. C’est le premier pas pour construire un monde plus juste et durable.
Parles nous de tes origines? je suis née en Algérie, je me suis formée dans mon pays. Je suis venue en France à 24 ans pour poursuivre mes études. Aujourd’hui, j’ai 54 ans. Je suis ingénieure architecte, spécialiste dans les technologies numériques appliquées à la construction. J’accompagne les Entreprises et les collectivités dans leur transition digitale, notamment en matière de BIM et de conduite du changement. Je fais partie de cette génération de diplômes venus en France pour contribuer, innover, travailler. Nous ne sommes pas l’immigration caricaturale que certains imaginaient :nous sommes qualifiées, engagés et pleinement investis dans le développement du pays.
Trop ou pas assez pas intégrée pour autant ? mon parcours est celui d’une femme surdiplomee, compétente, confiante. Et pourtant, cela ne m’a pas protégée des discriminations !
Discrimination, vous voiliez la face au début? oui, au début, je ne les nommais pas. Je me sentais forte, légitime, solide. J’attribuais certains comportements à l’ignorance ou à une génération plus âgée. Mais avec le temps, j’ai compris que c’était plus que cela. Il existe encore de manière insidieuse, un héritage colonial inconscient. L’idée que l’étranger non occidental, serait naturellement inférieur. Le paradoxe, c’est que plus j’étais compétente, plus je dérangeais.
J’ai occupé des postes à responsabilité sur de grands projets. Pourtant, il m’arrivait d’être écartée des réunions de présentation de projets que j’ avais moi même préparé. Mon supérieur hiérarchique moins diplômée que moi était envoyée à ma place.
On m’a demandé d’accomplir des taches largement en dessous de mes qualifications.
Le malaise s’est installé progressivement ? pris isolément ce sont de petites choses, mais accumulées elles créent une érosion invisible. Je pensais que je gérais cela avec humour et détachement.
Votre corps a parlé ? en réalité le corps encaisse ce que l’esprit minimise. Avec le temps, j’ai développé de l’hypertension sévère qui a conduit à une insuffisance rénale. LE RACISME INSIDIEUX NE BLESSE PAS SEULEMENT SYMBOLIQUEMENT : il impacte la santé !
Méritocratie sélective selon le facies? oui et non, la méritocratie n’existe pas pour nous, elle ne fonctionne que lorsqu’on correspond aux codes dominants. Quand on est éloigné par le nom, l’origine, la couleur de peau ou la culture, la barre est plus haute. Il faut prouver davantage, être deux fois plus compétente, pour être simplement légitime. Et parfois, être trop compétence est un frein.
La méritocratie existe en théorie, dans les faits elle est traversée par des biais inconscients, des reflexes culturels, des héritages historiques. Le sujet n’est pas la victimisation. Le sujet est l’égalité réelle d’accès à la reconnaissance.
Qu’attendez vous du colloque? une prise de conscience collective. La première génération s’est tue par nécessité, la deuxieme a souvent appris à rester discrète, et la troisième s’est révoltée parfois dans la colère et la violence. Notre génération est diplômée, structurée, elle ne veut pas se soumettre, ni s’opposer frontalement. Nous voulons participer, transformer, coconstruire.
Il faut sortir du silence et de la banalisation de ce racisme? oui il le faut, Nous devons nous mobiliser, nous organiser, afin que les institutions reconnaissent enfin nos traumatismes, ce ne sont pas des ressentis isolés maisdes réalités systémiques!
Stop au racisme décomplexe du coup encore plus?! la banalisation, le doute permanent, le soupçon sur la légitimité, me fatigue. Je crois profondément au vivre ensemble, au respect des codes communs, à la dignité humaine. Le racisme est une rupture du pacte social. Ce qui me chagrine c’est quand cela vient de personnes jeunes et éduquées.
Le probléme n’est pas seulement générationnel, il est culturel, historique voire institutionnel.
Résilience ad vitae eternam, impossible?! oui cela ne signifie pas encaisser indéfiniment. Il nous faut, être conscient, compétent et solidaire.
Il faut créer des réseaux, des espaces de parole, des alliances. La véritable résilience collective in fine, consiste à transformer le système, pas seulement à apprendre à survivre en son sein !
