L’arpentage comme outil de transmission du savoir : quand i.d.s, le projet interculturel invite Olivier Le Cour Grandmaison
Par Christel Médénouvo Yamajako
Le 18 juin dernier, un groupe de plusieurs professionnels accueillant du public a été invité par i.d.s, le projet interculturel, pour réfléchir au cadre de référence dans lequel il travaille et enrichir leurs connaissances pour renforcer les postures.
Un arpentage, c’est quoi ?
Il s’agit d’une lecture collective pendant laquelle chaque participant·e lit une partie et restitue en groupe au groupe.
Cet arpentage, qui est le premier du genre, a été organisé par i.d.s, le projet interculturel et Coopaname, le 18 juin 2026 à 18h00 à Paris, avec Olivier Le Cour Grandmaison, historien et politologue, auteur de :
- Oradour coloniaux français. Contre le « roman national » (Les Liens qui Libèrent, 2025)
- La fabrique du roman national-républicain (Éditions Amsterdam, 2025)
Un appel a été lancé et une dizaine de personnes ont répondu. Ce fut l’occasion d’approfondir les connaissances et de comprendre le cadre historique qui a amené la France à ce qu’elle est aujourd’hui.
Ce qui s’enseigne aujourd’hui dans les écoles ne reflète pas toujours les réalités des faits historiques.
Les problèmes sociaux et sociétaux montrent que cela ne suffit plus.
Il faut aller plus loin et répondre aux interrogations de chacun·e et savoir y faire face avec rigueur et travailler son esprit critique.
De cette demande est né un mouvement. Même celles et ceux qui ne se croyaient pas à la hauteur ont pu s’apercevoir que c’était accessible à toutes et à tous.
Mais d’où vient l’arpentage, et d’où vient l’éducation populaire ?
L’arpentage : des cercles ouvriers aux maquis du Vercors mais pas que
Né dans les cercles ouvriers du XIXe siècle, l’arpentage est d’abord pratiqué lors de cours du soir où des travailleurs lisent ensemble des contrats ou des textes réglementaires patronaux pour mieux les comprendre, mieux les combattre.
La méthode est simple : diviser un texte entre plusieurs participants, lire individuellement, puis restituer collectivement pour construire une compréhension commune.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, des résistants du maquis du Vercors la réhabilitent pour former politiquement de jeunes maquisards — ouvriers et paysans — aux théories de l’émancipation. Le sociologue Joffre Dumazedier et l’historien Benigno Cacérès, qui fondèrent Peuple et Culture, en font notamment un outil central de leur pratique.
Ce n’est pas un hasard si la tradition des associations d’éducation populaire a longtemps préféré ne pas écrire sur l’arpentage : le diffuser uniquement en le pratiquant, de main en main. Le mystère entretenu autour de la méthode est lié à l’histoire du mouvement ouvrier lui-même, souvent contraint à la clandestinité.
L’arpentage est l’un des multiples outils de l’éducation populaire et de son projet d’émancipation.
L’éducation populaire, une longue histoire française et pas que (encore une fois…)
L’éducation populaire ne date pas d’hier. C’est au XVIIIe siècle, dans l’esprit des Lumières et dans un contexte de lutte contre l’obscurantisme, que naît l’idée d’une éducation de toutes et tous; par le peuple, pour le peuple.
Au XIXe siècle, trois courants la structurent en France : un courant laïque républicain, un courant chrétien social, et un courant ouvrier et révolutionnaire. Du Rapport sur l’instruction publique de Condorcet (1792) à la création de la Ligue de l’enseignement (1866), des premières universités populaires (1890-1910) jusqu’au Front populaire (1936), elle s’installe durablement comme un outil d’émancipation collective et de formation du citoyen.
L’éducation populaire telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ne se limite cependant pas à l’histoire française et aux Lumières. Elle a dépassé les frontières hexagonales, notamment grâce au pédagogue brésilien Paulo Freire, dont la pensée a nourri des mouvements révolutionnaires en Amérique du Sud, convaincus que la transmission du savoir est un acte politique en soi.
Olivier Le Cour Grandmaison : un rebelle de son milieu
Vous l’avez peut-être entendu sur Radio France, lu sur Mediapart ou dans Le Monde. Mais derrière l’universitaire reconnu se cache un homme forgé par la résistance et la dissidence.
Né en 1960 à Paris, issu d’une famille bourgeoise nantaise à longue tradition militaire, rien ne le prédestinait à devenir l’un des historiens les plus dérangeants du paysage intellectuel français.
En 1983-84, alors militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), il effectue son service militaire à Kehl, en Allemagne; à deux pas de Strasbourg, sur la frontière alsacienne. Membre d’un comité de soldats, il distribue dans son régiment des tracts antimilitaristes et une pétition exigeant le retrait des troupes d’occupation françaises d’Allemagne. Condamné par le Tribunal des forces armées de Landau à un an de prison avec sursis pour incitation à la désobéissance militaire, son recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme sera rejeté en 1987.
C’est dans ce creuset, la diffusion de l’information à ceux qui n’y ont pas accès, la conscientisation collective depuis l’intérieur d’une institution qu’il rencontre concrètement l’éducation populaire, bien avant d’en faire une pratique académique.
Titulaire d’une maîtrise d’histoire et d’un DEA de sciences politiques et de philosophie, il soutient en 1991 à Paris I une thèse sous la direction d’Évelyne Pisier-Kouchner sur Les citoyennetés en Révolution (1789-1794). Il enseigne ensuite à l’Université d’Évry-Val-d’Essonne, ce qui est un choix politique assumé pour quelqu’un de sa trajectoire sociale. Il y dirige notamment le Master “Coopération et solidarité internationales” et est juge-assesseur à la Cour nationale du droit d’asile, désigné par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

Olivier Le Cour Grandmaison
Peu d’intellectuels français incarnent mieux ce fil entre engagement de terrain et rigueur académique qu’Olivier Le Cour Grandmaison.
Sa méthodologie est reconnue et saluée par ses pairs.
Pourquoi i.d.s a choisi l’arpentage et pourquoi avec cet auteur
i.d.s, le projet interculturel, est une association fondée par Christel Médénouvo Yamajako dont la démarche personnelle et professionnelle s’ancre dans la recherche-action : partir des faits historiques documentés pour déconstruire les récits dominants sur la diversité française, ses origines et ses silences.
Elle a cherché comment transmettre ce savoir, faire un pont entre les “sachants” et le reste du monde, car tout le monde est concerné. L’accès à ce dernier d’ailleurs ne semble pas être si évident.
Il fallait donc faire passer le mot, mais par une méthode accessible à toutes et à tous, qui rassemble autant qu’elle instruit.
L’arpentage s’est imposé naturellement. À une époque où la lecture solitaire peut paraître intimidante et où les liens sociaux s’effritent, il offre les deux à la fois : l’accès au savoir et le lien humain.
Le choix d’Olivier Le Cour Grandmaison comme premier invité n’est pas anodin. Son ouvrage La fabrique du roman national-républicain (Éditions Amsterdam, 2025) démonte les mécanismes par lesquels la Troisième République a construit un récit national fondé sur deux mythologies : l’“universalisme” et l’“exception” française, en occultant les violences coloniales, les exclusions juridiques, les hiérarchies raciales qui les accompagnaient. Un livre exigeant, dense, qui se prête précisément à ce type de lecture collective.
Alors, que s’est-il passé lors de cet arpentage, le 18 juin 2026 à Jenner (Paris 13) ?
Une bonne dizaine de personnes se réunissent en pleine canicule parisienne dans les locaux Jenner, des espaces Paris Habitat situés dans le quartier prioritaire Oudiné-Chevaleret du 13e arrondissement, utilisés par la coopérative Coopaname, à deux pas de la Salpêtrière (hôpital de renom parisien faisant partie de l’APHP), non loin de Tolbiac (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et des locaux du CNAM.
Le public est varié : loin d’être composé uniquement de membres de Coopaname, il réunit des personnes aux profils et aux parcours différents, réunies par une curiosité commune.
Le texte n’est pas simple. La notion même de “roman national républicain”, les constats scientifiques que Le Cour Grandmaison pose sur la Troisième République, leurs retentissements sur notre époque actuelle : tout cela a suscité un long débat, dense, parfois difficile. À celles et ceux qui nient la systémie des oppressions, attention !
Le titre du livre lui-même a été questionné, décortiqué. Le groupe a également travaillé sur Oradour coloniaux français (co-écrit avec le journaliste Jean-Michel Aphatie), explorant les liens entre les deux ouvrages et ce qu’ils révèlent ensemble sur la construction du récit national.
Le prix du livre, abordable, avait permis à chacun·e de s’y plonger en amont. La méthode de l’arpentage a fait son œuvre : rendre accessible ce qui semblait hors de portée, valoriser la parole de chacun·e autant que la recherche académique.
Ce qui a rendu ce premier arpentage particulier, c’est la présence de l’auteur lui-même; chose rare dans ce format. Pendant la lecture et la restitution collective, Olivier Le Cour Grandmaison s’est tenu en retrait, en “grandes oreilles”, observant comment son lectorat appréhendait son texte, quelles questions il soulevait, quelles résistances ou résonances il produisait. Ce n’est qu’en fin de soirée, lors du temps de questions, qu’il a pris toute sa place avec une humilité et une accessibilité remarquables, sans jamais sacrifier la rigueur de ses propos ni de sa posture.

Un soldat du savoir historique, scientifique et politique, qui arme ses concitoyens d’une relecture exigeante de l’éducation civique, convaincu que ce savoir ne doit pas rester dans le cercle des “sachants”. Une synchronicité est née entre l’association, les participant·es et l’homme.
La soirée en a donné une image saisissante : Olivier Le Cour Grandmaison était venu avec deux livres, il est reparti avec un troisième : Pirater l’entreprise de Stéphane Veyer, co-fondateur de Coopaname et lui aussi passé par Sciences Po, qui tenait à lui expliquer l’origine et l’esprit de la coopérative. Un échange entre deux trajectoires dissidentes de leurs milieux respectifs. Et si le public l’a appelé “Olivier” tout au long de la soirée — ce qui a surpris jusqu’à l’organisatrice —, c’est sans doute la marque la plus sincère de ce que l’arpentage avait accompli : rendre le savoir humain, accessible, partageable.
Ce soir-là, Olivier Le Cour Grandmaison a lui-même utilisé le terme d’université populaire et exprimé une volonté claire : toucher un public encore plus large, bien au-delà de ceux qui fréquentent déjà les livres et les amphithéâtres. Une ambition qui résonne directement avec celle d’i.d.s, le projet interculturel, et qui annonce la suite.
Relisez l’entretien de l’auteur avec UFFP
