Et si le plastique devenait une question de confiance ?
Agir pour une Méditerranée sans plastique.
Par Shérazade Zaiter
Juriste internationale- Auteure – Enseignante universitaire
« Agir. Agir. Agir. » C’est sur ces mots que Rym Ben Zina, présidente de La Saison Bleue, a clôturé la 9ᵉ édition du Forum Mondial de la Mer à Bizerte, consacrée cette année à « Agir pour une Méditerranée sans plastique », les 24 et 25 septembre 2026, sous la présidence de Pascal Lamy.

photo all rights reserved Shérazade Zaiter au Forum Mondial de la mer à Bizerte Tunisie, 9e Edition en Tunisie
J’y ajouterais un mot : confiance.
Avoir confiance. Garder confiance.
Dans mon métier de juriste d’affaires, la confiance est une valeur fondamentale du commerce international. Elle repose sur des règles, des engagements, des preuves. Sans elle, il n’y a pas de transaction durable.
C’est précisément autour de cette idée que j’ai eu l’honneur de présenter, lors du Forum, un projet de plateforme numérique de traçabilité et de valorisation du plastique collecté.
L’objectif est simple dans son principe : créer les conditions de la confiance grâce à un outil capable de tracer, vérifier, valoriser et, à terme, contribuer au financement de flux de plastique plus éthiques, plus circulaires et plus équitables.
Au XIXᵉ siècle, l’économiste Frédéric Bastiat écrivait : « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront. »
Il voyait dans le libre-échange un facteur de paix. Aujourd’hui, les déchets sont eux aussi devenus des marchandises. Et lorsque ces flux ne traversent pas les frontières dans des conditions légales, contrôlées et transparentes, d’autres acteurs peuvent occuper l’espace : réseaux criminels, trafics et circuits clandestins. Les conséquences sont connues : atteintes graves à
l’environnement, exploitation humaine, pertes économiques et développement d’une criminalité qui dépasse les frontières.
La gestion des déchets est devenue un marché extrêmement lucratif.

un Barbacha “ramasseur de plastique” en Tunisie et Shérazade Zaiter le plastique le plastique une cueillette trop bonne, Shérazade Zaiter photo all rights reserved
Lors du Forum, Patricia Ricard, présidente de l’Institut océanographique Paul Ricard, a formulé une image qui m’a particulièrement marquée : lorsqu’on marche sur des déchets plastiques sur une plage, il faudrait aussi y voir des
billets de banque.
C’est une réalité que je souligne depuis des années : derrière nos déchets se trouvent des matières qui ont une valeur économique. Lorsque les mécanismes de contrôle sont insuffisants ou fragilisés par la corruption, cette valeur peut alimenter des économies parallèles au détriment de l’intérêt général.
Aujourd’hui, les entreprises sont de plus en plus appelées à démontrer leur responsabilité humaine, éthique et environnementale. Soyons réalistes : nous ne ferons pas disparaître la production de plastique demain. Et aucun traité international ne suffira, à lui seul, à garantir que chaque acteur respecte ses engagements.
Il faut donc pouvoir vérifier. C’est notamment dans ce contexte que se sont développés, depuis une dizaine d’années, les systèmes de crédits plastiques.
Le principe est relativement simple : une entreprise peut financer la collecte et le traitement d’une quantité déterminée de plastique et recevoir, en contrepartie, un crédit correspondant à cette action environnementale. Mais pour qu’un tel crédit ait une véritable valeur, il faut pouvoir démontrer ce qui se trouve derrière. Car une tonne de plastique collectée n’a pas la même valeur selon ce qu’elle devient réellement.
A-t-elle été triée ? Recyclée ? Réutilisée ? Stockée ? Exportée ?
Et surtout : qu’est-ce qui a réellement été collecté, où, quand, par qui et qu’est devenue cette matière ?
Aujourd’hui, ces informations sont souvent dispersées. C’est là que se situe, à mes yeux, l’enjeu essentiel : passer de la déclaration à la preuve.
En 2023, avec Michel Prieur et le Centre Interdisciplinaire de Droit Comparé de l’Environnement, j’ai travaillé sur le volet du commerce international de la future convention des Nations unies sur la pollution plastique. J’avais alors proposé l’idée de zones franches de plastique, afin de structurer une économie plus éthique, plus transparente et plus circulaire.
Le projet que j’ai présenté à Bizerte est une évolution de cette réflexion. Il s’inspire de la logique des crédits plastiques, mais cherche à aller plus loin :
mettre en place une infrastructure de confiance capable de tracer, vérifier, valoriser et, à terme, contribuer au financement des flux de plastique. Pour créer cette confiance, il faut un écosystème.
Des collecteurs.
Des opérateurs.
Des recycleurs.
Des entreprises.
Des financeurs.
Et surtout, il faut un territoire capable d’accueillir cet écosystème. C’est précisément ce qui fait le lien avec la logique des Eco-Industrial Parks (EIP), présentée lors du Forum par Ramzi Zammali, CEO du Pôle de Compétitivité de Bizerte, en complémentarité avec mon projet.
Le projet repose sur trois fonctions :
Première fonction : documenter.
Créer une donnée primaire sur ce qui se passe réellement sur le terrain.
Deuxième fonction : vérifier.
Construire progressivement une chaîne de preuve permettant de réduire les erreurs, la fraude et les risques de double comptabilisation.
Troisième fonction : valoriser.
Permettre de démontrer qu’une action environnementale déclarée a réellement eu lieu et de suivre la chaîne qui relie la collecte au devenir de la matière.
À terme, cette preuve pourrait permettre de travailler sur la création d’unités de valeur numériques, afin de faciliter le financement des flux réellement collectés et vérifiés. Mais la technologie n’est qu’un outil. Le point de départ, c’est la preuve.
Pour moi, ce projet n’a de sens que s’il commence avec les personnes qui collectent le plastique.
En Tunisie, les collecteurs informels, les berbéchas, jouent un rôle important dans la récupération des matières recyclables. Pourtant, la valeur environnementale de leur travail reste souvent difficile à démontrer et à intégrer dans les mécanismes économiques formels. Je veux qu’ils soient à la fois contributeurs et bénéficiaires du système.
Une application mobile gratuite et simple pourrait permettre de transformer chaque collecte en donnée : un lieu, une date, une quantité, une matière.
Puis la remise. Puis le traitement. Et progressivement, une chaîne de preuve.
Le modèle économique repose sur une idée simple :
le collecteur produit la donnée ;
la plateforme produit la preuve ;
la preuve produit de la valeur économique.
Et ce sont les acteurs qui ont besoin de cette preuve qui financent le système : marques et industriels, entreprises utilisatrices d’emballages, acteurs engagés dans la circularité, investisseurs à impact. Le collecteur devient ainsi bénéficiaire du modèle.
Une partie de la valeur créée sur le terrain doit contribuer à financer l’écosystème qui permet de la créer et de la démontrer.
Une plateforme numérique seule ne résoudra pas la crise du plastique. Elle doit être connectée à une économie réelle, à un territoire où peuvent se rencontrer la collecte, le recyclage, l’industrie, le numérique, la recherche et le financement. C’est tout l’intérêt de la logique d’Eco-Industrial Park présentée lors du Forum. Bizerte pourrait devenir ce laboratoire territorial. Un
territoire pilote où l’on expérimente, où l’on mesure, où l’on corrige et où l’on démontre qu’un autre modèle est possible.
Nous avons besoin de règles internationales ambitieuses. Mais nous n’avons pas besoin d’attendre leur adoption pour expérimenter. Cette plateforme numérique n’est donc pas seulement une idée. Nous cherchons aujourd’hui
des partenaires capables de la construire avec nous : industriels, acteurs technologiques, scientifiques et financiers.
La Tunisie ne résoudra pas la crise du plastique par de simples campagnes de nettoyage citoyennes ou par des textes qui resteraient sans application effective. Le problème n’est pas seulement environnemental. Il est aussi économique, douanier, réglementaire et financier.
Le manque de traçabilité et les circuits illégaux peuvent fragiliser le développement d’une véritable économie circulaire locale. C’est pourquoi je crois à l’expérimentation territoriale. Bizerte peut être le premier territoire pilote. La Tunisie peut être un terrain d’expérimentation. Et ce modèle peut ensuite être reproduit ailleurs.
Si nous voulons que les matières circulent, faisons en sorte qu’elles circulent dans la transparence, avec des règles, des preuves et une valeur mieux partagée. Faire en sorte que les marchandises traversent les frontières dans
des conditions légales, éthiques et contrôlées, plutôt que de laisser les trafics
Retrouvez l’autre billet sur le forum
et la pollution occuper cet espace.

le plastique le plastique une cueillette trop bonne, Shérazade Zaiter en Tunisie photo all rights reserved
Agir.
Agir.
Agir.
Et garder confiance.
À Bizerte, je n’ai pas seulement présenté un projet. J’ai retrouvé un territoire qui m’est familier, une Méditerranée qui relie plus qu’elle ne sépare, et une part de mon histoire. Porter cette tenue traditionnelle tunisienne à Bizerte était un hommage à mon père, à mes racines et à une terre que j’ai appris à aimer aussi à travers lui.
Protéger la Méditerranée, c’est aussi protéger ce qui nous relie.
Un immense merci à Rym Ben Zina, Pascal Lamy, La Saison Bleue, au Forum Mondial de la Mer, ainsi qu’à toutes les équipes et toutes les personnes qui ont contribué à la réussite de cette 9ᵉ édition.
Et merci à toutes celles et ceux rencontrés à Bizerte, à Fériel Berraies Guigny et son initiative UNITED FASHION FOR PEACE et à tous ceux qui donnent à l’engagement une réalité.
À très bientôt, Bizerte.
Retrouvez notre dossier sur le Chaos climatique
