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Rita El Khayat »… sans l’Afrique et ses femmes, rien de bon n’adviendra dans le monde arabe et musulman et dans le tiers-monde… » !

Ajouté par , Le juin 6, 2016 , dans Buzz, Ethical People, Paroles Ethiques

La Professeure Ghita El Khayat est Médecin psychiatre, femme de lettres et des arts marocaine. Elle est l’auteur de nombreux essais sur la condition féminine dans le monde arabo-islamique dont « Le monde arabe au féminin » (L’Harmattan, 1985), « Le Maghreb des femmes » (Eddif, 1992), « Le somptueux Maroc des femmes » (Dédico, 1994), « Une psychiatre moderne pour le Maghreb » (L’Harmattan, 1994), « Le livre des prénoms » (Eddif, 1996),  » Les sept jardins » (L’Harmattan, 2000), et bien d’autres.


UFFP s’est entretenue avec elle sur l’imagerie et l’archétype de la femme arabe et africaine dans les sociétés .

Quelle imagerie sur la femme  arabe et  africaine d’hier à aujourd’hui ?

L’une est voilée, l’autre est noire… et les deux sont déconsidérées, dans le monde entier, payant pour l’état des pays dans lesquels elles vivent, alors qu’elles font tellement plus d’efforts que les hommes. Ces pays sont régis par des dictatures, féroces, débiles, en même temps, « terriblement » gardées par le machisme le plus odieux. (Terriblement, dans le sens de « gardées à mort » car si les hommes de ces dictatures lâchaient un peu de lest, ils pensent qu’ils perdraient et le pouvoir et l’argent et surtout leur virilité.

photo Cedric Maté

photo Cedric Maté

Rita Al Khayat

 

L’imagerie suppose des clichés, des vues toutes faites, des conventions aussi bien visuelles que mentales : alors, la femme arabe est redevenue voilée (d’une autre manière) comme l’ont découverte les explorateurs et les colons du 19ème et 20ème siècle.

Exactement ! Les colons ont découvert des femmes arabes et des femmes noires, telles qu’elles veulent redevenir aujourd’hui, sous l’impulsion des … hommes de leur propre engeance, Arabes et Noirs : je veux dire les hommes avec lesquels elles vivent en 2016, au 21ème siècle. C’est plus le cas des femmes arabes que celui des femmes noires. L’Afrique subsaharienne semble évoluer plus vite que le monde arabe où le machisme est écrasant et d’une violence sourde indescriptible. Ceci est à vérifier dans les prochaines années ; car les femmes noires, elles aussi, sont les victimes d’un machisme d’une autre nature, ce rapport entre hommes et femmes de toutes els cultures du monde.

L’arabe était voilée, l’Africaine était soit la femme à plateaux, soit la femme aux seins nus, soit celle qui était ployée à moudre le mil, soit celle qui portait le boubou et d’énormes bracelets, en tous, celles (arabes et africaines) qui répondaient au désir exotique des colons, qu’ils soient hommes ou femmes.

Mais ce désir des colons-hommes sur les femmes, arabes ou noires, (ou asiatiques), comme vous dites, « à plateaux, aux seins nus, ployées à moudre le mil, portant boubous », etc., n’est que celui des hommes noirs et arabes, eux-mêmes, et celui de tous les hommes sur toutes les femmes, partout et toujours, sans oublier que l’esclavage dans le monde arabe a anticipé ces désirs : les femmes noires servaient de litière sexuelle aux hommes arabes, dans un nombre juste affolant. Si les Occidentales se sont émancipées de ces aberrations, cela est en relation avec l’établissement progressif de la démocratie. Elles se sont battues contre ces hommes, occidentaux, comme elles, qui avaient désiré les Arabes, les Noires, les Asiatiques… toutes ces femmes qui ont été les objets de tous, les hommes de leurs familles, de leurs sociétés, et de ceux qui ont envahi et humilié leurs parentèles masculines…

On a longtemps relégué la femme du Sud au statut de femme soumise, de femme reproductrice?

On ne l’a pas reléguée : les pays du sud, eux-mêmes, ont définitivement décidé de deux choses :

-la supériorité définitive des hommes sur les femmes

-le destin des femmes voué à son statut de mère et d’épouse dévouée (donc soumise)

En fait, elle l’était, c’était son rôle et son statut, son être-même et sa condition suprême . le problème est que qu’on ne peut généraliser entre les deux femmes africaines subsaharienne ou arabe méditerranéenne ; il y a un large espace entre elles, et un grand problème à vouloir les confondre l’une avec l’autre ; la femme africaine a connu l’esclavage et pas la femme d’Afrique dite blanche (c’est un jeu : il y a un très grand métissage entre africains blancs et africains noirs)

Les deux parties de l’AFRIQUE sont extrêmement semblables : il n’y a que la partie « blanche » africaine qui -par un racisme effréné- veut définitivement déprécier l’Afrique noire. En plus, on ne tient pas compte des métissages humains ! En effet, les 17 à 18 millions de Noirs (ceux de la Traite arabe et islamique, par opposition à la traite atlantique, de 20 à 22 millions de Noirs transplantés vers les Amériques) réduits en esclavage ont provoqué un métissage humain très profond entre Arabes, Amazigh et tous les peuplements du « monde arabe » incluant le Maghreb (qui n’est pas arabe mais arabisé)

Pourtant dans l’histoire l’Afrique subsaharienne et le monde arabe a enfanté des femmes reines?

Exactement, il y en a beaucoup : cependant, elles sont passées sous silence ; elles sont torpillées par le passage du temps … Kahina au Maghreb, Cléopâtre-Séléné, épouse du roi berbéro-romain du Maroc, Juba, Chajarrat-ed-dour sous les Mamelouks, en Egypte, Khnata épouse du roi Ismail, à Meknès, au 17ème siècle, etc…

Avant la colonisation on pouvait même dire que dans la région il y a une société matriarcale dans certaine religion et cultures elle l’est?

Ce point de vue est très difficile à prouver : il n’y a pas de documentation, d’archives, de travail exploratoire, de données dûment certifiées. La possibilité n’existe que dans les sociétés amazigh (ou kabyles) et non en ethnies arabes

Que faire pour changer les mentalités?

Il faut changer les structures politiques : c’est la seule voie. En passant à la démocratie, réelle, celle des Grecs antiques, celle des pays scandinaves, aujourd’hui. Sinon il faudra des siècles pour une transformation de ces mentalités que les dictatures viriles entretiennent pour leurs intérêts, vantant le patriarcat, le machisme, la supériorité absolue de l’homme sur la femme

Un certain nombre de dispositifs legaux ont été mis en place pour combattre la discrimination au Maroc en Tunisie en Afrique sub, la CEDAW l’UA les Nations Unis sont actifs et pourtant?

Tous ces dispositifs ne servent à rien : la transformation doit venir de l’intérieur même de ces pays constituant le monde arabe et l’Afrique subsaharienne. Les révolutions à venir sont d’abord anthropologiques, la politique ayant échoué et dans les sens gauchistes et, surtout, dans les états concrets, de droite ou carrément fascistes, ensemble du monde arabe.

Le printemps arabe et l’après a amené un net recul, quelle est votre vision?

Le « printemps arabe » est une invention occidentale : les révoltes de rues dans le monde arabe n’ont pas abouti car les dictatures de ces pays sont féroces et ont distordu les personnes humaines en leur sein ; il faudra des dizaines de « printemps arabes » pour changer les choses !

Le phénomène est parti de Tunisie et cela a une grande importance : la femme tunisienne a eu les lois féministes de Bourguiba qui travaillent la société depuis 1956, soit exactement 60 ans, le temps de travailler profondément deux générations …

Aujourdhui en prime la donne sécuritaire risque encore plus de fragiliser ces acquis?

Aujourd’hui, l’espoir est mort : le wahhabisme et le khomeynisme ont détruit le monde arabe et musulman car ils ont appuyé la dictature, et dans ces conditions, les êtres humains ne peuvent être eux-mêmes et s’exprimer pour leur optimum.

Quel est votre regard par rapport à ce qui se passe dans la region MENA pour les femmes?

L’Algérie empêche le Maghreb de se faire, (voulant dominer le Maroc), la Tunisie doit prouver que sa « révolution » l’a transformée réellement en profondeur, le Maroc ne doit pas être dévoré par le « salafisme », la Libye doit se sortir de la guerre civile, la Mauritanie cesser d’être un pays pratiquant l’esclavage, etc.

La Tunisie semble plus en avance dans la séquence des évolutions : or, les menaces islamistes et le terrorisme semblent un grande menace pour sa paix et son développement ; comme si elle devait payer cette avancée certaine dans la démocratie, la Tunisie est un laboratoire de  ce que le futur pourra apporter dans le monde arabe.

Comment faire pour combattre les mouvances conservatrices, et faire changer les mentalités?

Il faut alphabétiser tous les individus, les instruire sans les embrigader, développer le sens critique dès l’enfance, enseigner tout ce qui fait la promotion des hommes et des femmes, ensemble et non les unes derrière les autres, donc l’enseignement des droits humains, des religions dans leur diversité, de l’éducation sexuelle, du sens civique, de l’exercice des droits politiques (vote et éligibilité pour les deux sexes)… etc.

la Moudawana au Maroc quelles implications au quotidien? Quels défis?

La Moudawana au Maroc, si elle est incontestablement un grand pas en avant, ne fonctionne pas car les femmes sont analphabètes ou soumises ou les deux : ce sont des textes… or, les textes, pour agir, doivent entrer en application.

Les femmes rurales au Maroc?

Les femmes rurales au Maroc ont eu une fertilité telle qu’elles ont fourni les plus de 10% de Marocains vivant à l’étranger ; elles ont sapé les avancées du pays car elles sont dans un état archaïque. Mais il faut penser que la campagne a été maintenue, par mépris, dans cet état hors du temps, le moyen-âge. Elle a été également complètement exploitée et dénaturée dans sa condition et dans ses droits : la campagnarde a été depuis des siècles, voire des millénaires, expropriée (en fait, volée)  de ses terres par les hommes, frères, cousins, oncles, maris, tous les mâles ayant, soi-disant – prééminence virile sur elle.

Quel dernier mot pour les femmes d’Afrique?

Sans l’Afrique et ses femmes, rien de bon n’adviendra dans le monde arabe et musulman et dans le tiers-monde ; au Maroc, on l’a compris ou admis : les Africains sont des étudiants en grand nombre dans les universités et les institutions, les Africaines sont entrées dans les foyers marocains, les Noirs sont partie intégrante de la vie quotidienne, dans les rues des villes, les avions marocains volent avec des équipages métissés d’Africains et d’Africaines, avec de plus en plus de passager de toute l’Afrique subsaharienne, c’est heureux et c’est l’avenir ! Les femmes d’Afrique ont aujourd’hui le devoir de sauver les femmes arabes, car si elles ont survécu à l’esclavage, plus rien ne pourra les terrasser. Elles sont fortes et de cette force, elles vont transformer tout le tiers-monde ! Les femmes arabes arrivent enfin à la pleine conscience du monde et des défis à venir ; elles sont celles qui n’ont pas encore dit leur dernier mot et c’est pour cela qu’il faut attendre leur évolution car elles vont transformer leur société par leur propre avancée…


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