Les Mesnographies : dans un fief de l’histoire française, la photographie internationale prend la parole pour le vivant.
Par Christel Médénouvo Yamajako
Pour sa 6ème édition, le festival Mesnographies investit à nouveau le parc des Mesnuls avec une programmation photographique internationale, engagée et accessible à tous. Expositions en plein air, rencontres, ateliers et parcours artistiques transforment le village en véritable espace de découverte et d’échange autour de la photographie contemporaine.

À travers les regards d’artistes venus du monde entier, cette édition aborde des thématiques sociales et environnementales fortes, mêlant récits intimes, mémoire, identité et enjeux contemporains dans une expérience immersive au cœur de la nature.
📍Les Menuls (78)

🗓️ Du 6 juin au 19 juillet 2026
Pour cette édition, le festival affirme ses engagements : un focus sur l’inceste nommé “Je te crois” présente les récits de sept photographes choisis lors d’un appel à candidature. Ils témoignent de l’urgence et de la nécessité de briser le silence autour de ces violences cachées.

photo Christel Médénouvo Yamajako pour UFFP all rights reserved
Onze travaux photographiques aux thématiques libres accompagnent le focus. Ils sont le fruit des rencontres et des recherches de la direction artistique tout au long de l’année. De l’Ukraine à l’Australie, en passant par le Soudan et l’Italie, les photographes interrogent notre rapport à la mémoire, à la jeunesse, à la joie et la souffrance, révélant des fragments de vie à la fois banals et extraordinaires.
Le festival accorde aussi une large place à notre planète en crise, notamment au réchauffement climatique avec le focus “Le jardin n’est pas clos“.

Ces expositions prennent place depuis 5 ans dans le parc des Mesnuls et dans les villages alentour sous forme de hors-les-murs.

photo Christel Médénouvo Yamajako pour UFFP all rights reserved
En écho à l’actualité, les lycéens du Lycée Jean Monnet ont choisi d’explorer le thème de l’immigration pour les ateliers photo dirigés par Claire Pathé au cours de l’année scolaire.
Le 5 juin 2026, UFFP a assisté au vernissage presse du festival international de photographie Mesnographies, aux Mesnuls (Yvelines).

photo Christel Médénouvo Yamajako pour UFFP all rights reserved
Trois mots, trois thématiques interreliées : inceste, écologie, migrations.
Qu’est-ce que ces sujets ont en commun, si ce n’est une attaque portée au vivant, génératrice de traumas… Que ce soit Gaia la matrice ou l’homme, ces problématiques sont révélatrices des maux de notre société. souvent tus, niés, malheureusement récurrents. A l’image de nos sociétés en mutation, à un siècle ou enfin, la parole se libère peu à peu, mais à quel prix, et avec quelle lenteur !
L’autre chose qui vient à l’esprit, c’est l’histoire de ce territoire.

© Julie Sassiat
Un territoire chargé d’histoire
Les Yvelines est l’un des départements d’Île-de-France qui éblouit par la beauté de ses paysages, son ancrage agricole et son importance dans l’Histoire de France — celle qui façonne le récit national et contribue au rayonnement international du pays.
De chez moi jusqu’aux portes du vernissage, j’ai pu observer tout cela. Le parc municipal où se situe l’exposition n’est qu’à quelques kilomètres de Rambouillet, du Musée Jean Monnet, de Clairefontaine (lieu d’entraînement des jeunes joueurs en devenir de l’équipe du PSG) et s’inscrit dans la continuité du parvis d’une église catholique.
On est loin de l’urbanisation dense que l’on associe automatiquement à la région parisienne.
Mesnographies un festival crée par Claire Pathé
C’est dans ce village que Claire Pathé est arrivée il y a six ans avec une proposition pour le maire Michel Roux, qui l’a accueillie les bras ouverts : Les Mesnographies sont nées. Le nom est la contraction de « Les Mesnuls » et « photographies ».
Michel Roux n’a ni eu peur de donner carte blanche à Claire Pathé, ex-commissaire du festival Circulation(s), ni de la soutenir pour cette sixième édition autour de l’inceste (sujet tellement polémique qu’ils ont perdu quelques soutiens institutionnels et gouvernementaux, m’a-t-on confié) installée à deux pas d’une église.

© Elie Juliette- Andrea
Quel engagement ! Quel positionnement politique !
Derrière Claire Pathé, une équipe riche, pluridisciplinaire et inclusive : un comité de bénévoles (principalement menulois) qui sélectionne les photographies et monte
l’exposition. L’art comme outil d’unité citoyenne pour traiter de questions sociétales
sensibles et essentielles.
Les professionnel·les du milieu se sont mêlé·es aux non-professionnel·les pour offrir la meilleure expérience aux visiteurs. L’ensemble du travail a été soutenu par Yann Arthus-Bertrand — que l’on ne présente plus — lui-même heureux menulois. Son fils Tom a également participé et contribué à la réussite de cette 6ᵉ édition.
Les artistes venus des quatre coins du monde ont été logés grâce à la participation
de La Meulière, en accord avec les valeurs du festival.
Afin de rendre la photographie accessible à tou·tes, Claire Pathé a aussi travaillé de
pair avec le lycée Jean Monnet de La Queue-lez-Yvelines. Les élèves, accompagné·es par leurs enseignant·es et l’équipe des Mesnographies, ont réalisé leurs propres photographies avec du matériel professionnel. Leurs œuvres exposées étaient à la hauteur de celles des artistes internationaux du festival.
Nos jeunes ont du talent et Claire Pathé et l’équipe professorale leur ont donné les moyens de l’exprimer.
La 6ᵉ édition : quatre fils, une même urgence
Du 6 juin au 1ᵉʳ septembre 2026, le parc municipal des Mesnuls accueille 22 artistes de 15 nationalités, dans un accès libre et gratuit. L’édition 2026 s’articule autour de quatre parties :
● « Je te crois » — Focus sur l’inceste : 7 photographes survivant·es témoignent à visage découvert. C’est le cœur militant de cette édition, parrainée par la fondation Enfants Kintsugi (Vahina Giocante, Laurent Bloch).
● « Le jardin n’est pas clos » — Focus écologie et réchauffement climatique, exposé en hors-les-murs dans les communes alentour, en partenariat avec le Parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse.
● 11 travaux libres — Mémoire, exil, jeunesse, guerre : Soudan, Ukraine, Italie, Pérou, Japon, Grèce, Finlande, Hong Kong, Allemagne, Espagne.
● L’exposition des élèves du lycée Jean Monnet — Sur le thème de la migration et ce qu’elle implique, réalisée en ateliers dirigés par Claire Pathé et Léa Mazzoni.

photo Christel Médénouvo Yamajako pour UFFP all rights reserved
Dès l’entrée du festival, on commence par « Je te crois ».
Sept photographes survivant·es.
Sept regards directs sur ce que la société préfère taire.

photo Christel Médénouvo Yamajako pour UFFP all rights reserved
Nommer pour comprendre : l’inceste en France
Avant les chiffres, les mots. L’inceste est une agression sexuelle entre personnes de
la même famille. Cela inclut les pénétrations, les attouchements sur les parties intimes, les actes de masturbation ou d’exhibitionnisme, ainsi que les baisers forcés (pass-santejeunes-bourgogne-franche-comte.org).
En France, chaque année, 3 enfants par classe sont victimes d’inceste. Au total, 5,5 millions de Français·es ont subi des violences sexuelles durant leur enfance (CIIVISE, rapport 2023, ciivise.fr). Parmi les 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année, 81 % le sont dans un cadre intrafamilial. Seulement 5 % des pères et 6 % des mères portent plainte une fois la parole révélée. 40 % des professionnel·les ne font rien (facealinceste.fr).
En 2020, seules 1 697 personnes ont été poursuivies pour viol incestueux ouagression sexuelle sur mineur. En 2018, seules 760 personnes ont été condamnées (assemblee-nationale.fr). L’écart entre 160 000 victimes par an et 760 condamnations dit tout sur l’impunité systémique.

© Mathis Benestebe
Un cadre légal tardif et encore lacunaire
Avant 2010, la notion d’inceste n’existait pas dans le Code pénal français — seulement comme circonstance aggravante liée au lien d’autorité. C’est la loi du 8 février 2010 qui l’y introduit pour la première fois (Seban Avocats).
En 2021, la loi Billon (loi n°2021-478 du 21 avril 2021) crée quatre nouvelles infractions autonomes : viol sur mineur de moins de 15 ans, viol incestueux sur mineur de moins de 18 ans, agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans, agression sexuelle incestueuse sur mineur de moins de 18 ans. Elle supprime
surtout l’obligation de prouver la violence, la contrainte ou la surprise — le consentement de l’enfant ne peut plus être invoqué (Cornell University Law School).
Des limites persistent : les cousins, par exemple, demeurent exclus du périmètre pénal. Et la qualification d’inceste reste une « surqualification » sans impact répressif direct (Fondation Jean-Jaurès / Seban Avocats). En 2025, une proposition de loi au Sénat vise à reconnaître l’inceste comme crime spécifique, à élargir la définition aux cousins germains, et à rendre imprescriptibles les viols sur mineurs — elle est
toujours en cours de discussion (senat.fr).
À l’échelle internationale, la Convention des droits de l’enfant de l’ONU (1989) — que la France a ratifiée — impose aux États de protéger l’enfant contre toute violence, y compris dans le cadre familial (article 19). En janvier 2024, des experts indépendants de l’ONU ont publiquement exhorté la France à mieux protéger les enfants contre l’inceste, estimant qu’elle avait fait peu de cas de l’intérêt supérieur
de l’enfant (ONU, janvier 2024).

© Hashim Nasr
La France est l’un des plus grands contributeurs de l’UNICEF. Et pourtant.
Les corps qui portent ce que les mots ne peuvent pas dire. Les victimes sont en moyenne âgées de 8 ans et demi au début des violences. Les conséquences incluent des conduites à risque, des troubles psychiques et physiques, des répercussions durables sur la vie affective et sexuelle, et un risque accru de subir à nouveau des violences (Ministère de la Justice).
C’est précisément ces mécanismes que le festival documente visuellement. Mathis Benestebe nomme explicitement l’amnésie traumatique et la déconnexion amygdale/hippocampe. Juliette Andréa Elie photographie depuis sa propre unité psychotrauma depuis des années — 336 heures de soins, autant de photographies prises à la sortie des séances. Mika Sperling, lauréate du Prix du public aux
Rencontres d’Arles 2022, a commencé à affronter son passé en devenant mère — mécanisme fréquent chez les survivant·es.
La dimension intersectionnelle : ce que les statistiques ne disent pas encore
C’est le pilier le moins documenté par des chiffres français spécifiques — et cette lacune est elle-même un problème politique. Une étude suédoise de 2025 (Andersson Nystedt et al., Lund University, publiée sur NIH) montre que les jeunes migrants sont particulièrement vulnérables aux violences sexuelles, vulnérabilité structurelle liée aux restrictions d’accès aux droits imposées par les régimes
migratoires.
Pour les victimes issues de l’immigration ou de minorités culturelles en France, les barrières supplémentaires sont bien documentées dans la pratique professionnelle :
barrière linguistique, méconnaissance des droits, peur de la stigmatisation communautaire, crainte des conséquences sur le statut de séjour, structures d’accueil et de soins insuffisamment formées à l’interculturalité.
Le festival l’illustre à sa façon : Hashim Nasr (Soudan, en exil en Égypte), Sergio Melendez (Pérou) et Virginia Morini (Italie) apportent des regards sur la façon dont le silence autour de l’inceste transcende les frontières culturelles — tout en étant façonné différemment selon les contextes. Le colonialisme a organisé la
dépendance économique et intellectuelle, contraint des générations à migrer vers les
anciennes métropoles pour « évoluer ». Le dérèglement climatique amplifie ces fragilités sur les mêmes territoires déjà fragilités.
Ces crises ne sont pas séparées : elles partagent les mêmes racines structurelles.
Claire Pathé elle-même a été victime d’inceste, comme les artistes présent·es dans ce festival. La pair-aidance de sa part était tangible. Malgré la violence de ce que cela représente, les œuvres et leurs mises en scène se veulent douces et protectrices des visiteur·ses.
Des émotions ont traversé le vernissage, car il est difficile de rester insensible face à
ce sujet.
L’inceste touche toutes les couches de la population, sans distinction d’origine, de classe sociale ou de géographie. Les artistes présent·es venaient rarement de milieux précaires ou sordides, quelle que soit la partie du monde représentée. Ne vous méprenez pas sur ce que vous allez voir. Il n’y a rien de voyeuriste ici. C’est un reportage artistique sur des problèmes actuels et mondiaux. Chaque artiste nous a honoré·es de leur histoire personnelle afin que l’on puisse soutenir ce combat : celui de la protection de l’enfance, de la jeunesse, des femmes, de la lutte contre la pédophilie et des féminicides.
Ces œuvres soulèvent l’innommable et le non-acceptable au 21ᵉ siècle. Il est temps de lever ce
tabou et d’apaiser ces traumatismes multidimensionnels.
La photographie comme acte de soin et de résistance : une thérapie collective et solidaire
L’exposition se tient en plein air, dans un parc public, au cœur d’un village de moins de mille habitants, à deux pas d’une église. Tout le monde peut y accéder. Tout le monde peut s’y arrêter, méditer, regarder — quel que soit son niveau de mobilité.
Cet environnement, ce cadre, permet de ne pas suffoquer et d’apaiser nos anxiétés face à ces sujets.
Sergio Melendez l’écrit dans sa note d’intention : « La photographie, ici, n’est pas un outil d’exposition, mais de soin. Elle permet au passé de revenir sans violence, d’être vu sans être consommé. »
Les Mesnographies 2026 ne sont pas un festival de plus. C’est un festival ancré dans un territoire, avec un angle politique au sens étymologique du terme, qui porte l’histoire de France — toute l’histoire de France, y compris celle qu’on préfère taire !
Et c’est peut-être pour ça que ces œuvres, exposées en plein air sous le ciel des Yvelines, font autant d’effet.
Ressources
CIIVISE : ciivise.fr
Face à l’inceste : facealinceste.fr
119 — Numéro national de protection de l’enfance
Fondation Enfants Kintsugi : enfantskintsugi.com
Festival Mesnographies : mesnographies.com
Christel Médénouvo Yamajako
Christel Médénouvo Yamajako
Formatrice · Facilitatrice graphique D&I · Accompagnatrice · Sono-praticienne
maouena.com
linktr.ee/christelmedenouvoyamajako
Crédits photographiques des 4 oeuvres :
- BENESTEBE_Mathis_Black-out_37.jpg → © Mathis Benestebe
- Hashim_Nasr_Mesnographies.jpeg → © Hashim Nasr
- Julie_Sassiat_1_Mesnographie.jpg → © Lucie Sassiat
- ELIE_Juliette-Andrea.jpeg → © Juliette Andréa Elie
