Pendant et après les crises climatiques, les femmes sont davantage exposées aux violences et à l’exploitation, notamment aux abus sexuels, physiques et à la traite des êtres humains. Ces risques sont accrus lorsqu’elles vont chercher de la nourriture et de l’eau ou lorsqu’elles séjournent dans des abris temporaires. Et surtout quand elles s’eloignent de leur village, alors que les hommes sont partis.
Il a été en effet observé que les violences faites aux femmes sont accentuées durant les sécheresses, canicules ou inondations. Les féminicides augmentent même de 28 % durant les vagues de chaleur. Le changement climatique, qui joue notamment sur l’humeur, amplifie egalement les mécanismes de domination patriarcale.
Nous avions d’ailleurs observé durant le Covid en France, une augmentation des violences intra domestiques, et sur le genre et une hausse sur les violences voir les féminicides, rien qu’en France…
C’est un des fléaux attendus et peu visible mais néanmoins risque important du changement climatique : la hausse des violences faites aux femmes. En avril 2025, un rapport de l’initiative Spotlight, lancée par les Nations unies, publiait ces chiffres terribles : chaque augmentation de 1 °C de la température mondiale est associée à une hausse de 4,7 % des violences conjugales dans le monde. Les féminicides augmentent également de 28 % durant les vagues de chaleur, rappelle le rapport.

Shérazade Zaïter photo all rights reserved elle est auteure, juriste spécialisée en droit international et de l’environnement
Shérazade Zaïter est auteure, juriste spécialisée en droit international et chroniqueuse. Diplômée de la faculté de droit de Limoges, elle a travaillé plusieurs années en Asie sur des projets d’investissement internationaux avant de se consacrer aux questions environnementales, climatiques et géopolitiques.
Ancienne ambassadrice du Pacte européen pour le climat, membre du Centre International du Droit Comparé de l’Environnement et d’Avocats Sans Frontières, elle participe régulièrement à des conférences, travaux de recherche et interventions médiatiques consacrés aux grands enjeux contemporains.
À travers ses livres, ses chroniques et ses prises de parole, elle raconte les grandes transformations du monde à travers les histoires humaines qu’elles façonnent. Son travail se situe à la croisée du droit, de la géopolitique et du récit.
Elle est notamment l’auteure de Le manifeste contre la corruption environnementale – L’arc-en-ciel du mensonge et de Le grand déplacement – L’exode climatique, publiés aux Éditions Erick Bonnier.
Née en France d’un père tunisien et d’une mère portugaise, elle a donné naissance à son fils à Rangoun, en Birmanie, une expérience fondatrice qui nourrit aujourd’hui sa réflexion sur les frontières, la transmission et lacondition humaine.

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Entretien avec UFFP
Les violences faites aux femmes augmentent-elles avec le réchauffement climatique ? Pourquoi ?
Je voudrais commencer par une histoire.
Lorsque les sécheresses se sont aggravées dans certaines régions d’Éthiopie, du Kenya ou de Somalie, les premiers troupeaux ont commencé à mourir. Les récoltes ont diminué. L’eau est devenue plus rare.
Les hommes sont parfois partis chercher du travail ailleurs. Les femmes sont restées. Elles ont dû marcher plus loin pour trouver de l’eau, du bois ou de la nourriture. Certaines ont parcouru plusieurs kilomètres chaque jour dans des zones isolées. C’est là que le risque de violences a augmenté.
Au Kenya, lors des sécheresses qui ont touché les comtés de Turkana et Marsabit, plusieurs ONG ont documenté une augmentation des agressions contre des femmes contraintes de parcourir des distances toujours plus importantes pour accéder à des points d’eau devenus rares.
Au Bangladesh, après les cyclones Sidr et Aila, de nombreuses femmes déplacées ont rapporté des violences sexuelles et du harcèlement dans les abris d’urgence où l’intimité et la sécurité étaient insuffisantes.
Après l’ouragan Katrina aux États-Unis en 2005, plusieurs études ont montré une augmentation significative des violences conjugales et des agressions sexuelles dans les mois qui ont suivi la catastrophe. Le changement climatique ne crée pas directement les violences faites aux femmes. Il fragilise les sociétés et accentue les inégalités existantes. La violence ne prend pas toujours le visage d’un agresseur. Elle peut aussi se révéler dans les effets inégaux des catastrophes sur les populations.

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Les catastrophes naturelles tuent en moyenne plus de femmes que d’hommes. C’est le résultat d’un travail mené par deux chercheurs en sciences de l’environnement et en recherche sociale quantitative, Eric
Neumayer et Thomas Plümper. Ils ont étudié plus de 200 catastrophes, dans141 pays, entre 1981 et 2002. Et quand les femmes ne meurent pas en surnombre, elles meurent à un âge plus précoce. Lors du tremblement de terre de Kobe au Japon, en 1995, la mortalité féminine a été 50 % plus élevée que celle des hommes. De nombreuses femmes âgées vivaient seules dans des zones résidentielles défavorisées, particulièrement touchées par les secousses. Plus pauvre, le Bangladesh a connu des épisodes climatiques tout aussi meurtriers. En 1991, un cyclone suivi d’inondations a causé la mort de 140 000 personnes, dont 90 % étaient des femmes et des jeunes filles. En 2010, l’Unicef rapportait qu’au Pakistan, des inondations
avaient affecté 18 millions d’habitants, parmi lesquels 70 % étaient des femmes et des enfants. En mars 2005, Oxfam International a publié une étude révélant que lors du tsunami du 26 décembre 2004, les femmes ont payé un tribut disproportionné. Déclenché par un tremblement de terre au large de l’île indonésienne de Sumatra, il a dévasté des milliers de kilomètres de côtes en quelques heures, frappant 12 pays en Asie du Sud-Est, en Asie du Sud et en Afrique de l’Est. Plus de 220 000 personnes ont péri, et 1,6
million ont été déplacées. La province indonésienne d’Aceh, épicentre de la tragédie, a été la plus durement touchée, avec 132 000 morts et 37 000 disparus. Dans certains villages, près des deux tiers des victimes étaient des femmes et des enfants. À Kuala Cangkoy, par exemple, 80 % des décès
étaient des femmes. Des histoires similaires se répètent ailleurs : en Inde, au Cuddalore, près de trois fois plus de femmes que d’hommes ont perdu la vie.
Au Sri Lanka, des données partielles indiquent également un déséquilibre frappant dans les taux de survie.

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Pourquoi une telle disparité ? Les raisons varient, mais des facteurs communs émergent : les femmes restent souvent pour chercher leurs enfants ou aider des proches, tandis que les hommes
savent plus souvent nager ou grimper aux arbres. À Aceh, le tsunami a frappé un dimanche matin, moment où de nombreuses femmes étaient à la maison, alors que les hommes se trouvaient loin des côtes. En Inde, les femmes attendent sur le rivage les retours des pêcheurs. Au Sri Lanka, dans
le district de Batticaloa, le tsunami a frappé à l’heure où les femmes prenaient leur bain dans la mer.
Oxfam souligne que les catastrophes, même naturelles, ne frappent pas aveuglément. Elles révèlent et amplifient les inégalités sociales préexistantes, notamment celles liées au genre. Là où des structures sociales fragiles existent, les femmes se retrouvent en première ligne, payant souvent le prix le plus élevé.
Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), ONU Femmes, le HCR ou encore l’Organisation internationale pour les migrations soulignent tous que les femmes et les filles sont touchées de manière disproportionnée par les conséquences du dérèglement climatique.
Sur une cartographie mondiale, quelles sont les femmes et les régions les plus exposées ?
Les plus exposées sont généralement celles qui cumulent plusieurs facteurs
de vulnérabilité. Les femmes vivant dans des zones rurales dépendantes de l’agriculture.
Dans de nombreux pays en développement, les femmes produisent entre 40 % et 80 % de l’alimentation familiale tout en possédant une faible part des terres agricoles. Elles dépendent donc directement des ressources que le changement climatique fragilise.
Les femmes déplacées pour des raisons environnementales.
Les réfugiées.
Les femmes vivant dans des États fragiles ou en conflit.
Les adolescentes.
Les femmes pauvres.
Selon ONU Femmes, plus de 80 % des personnes déplacées par les conséquences du changement climatique dans certaines régions sont des femmes et des enfants.
Dans le Sahel, dans la Corne de l’Afrique, au Bangladesh, dans certaines îles du Pacifique ou encore en Afghanistan, les femmes sont souvent en première ligne. Elles dépendent davantage des ressources naturelles pour nourrir leur famille. Elles disposent parfois de moins de droits fonciers. Elles ont souvent
un accès plus limité aux ressources financières, à l’information ou à la mobilité.
Les femmes autochtones et les femmes vivant dans les petits États insulaires sont également particulièrement exposées. Dans le Pacifique, certaines communautés voient déjà leurs terres disparaître sous l’effet de la montée du niveau de la mer. Les femmes y perdent non seulement leur logement mais
parfois aussi leurs réseaux familiaux, leurs activités économiques et leurs repères culturels.
Lorsque survient une catastrophe climatique, ces inégalités préexistantes s’aggravent.
Quelles formes prennent ces violences ?
Après le cyclone Idai au Mozambique en 2019, plusieurs organisations humanitaires ont signalé une augmentation des violences sexuelles et des mariages précoces dans certaines zones touchées. Ce type de situation est malheureusement observé dans de nombreuses catastrophes humanitaires.
En Éthiopie, lors des épisodes de sécheresse sévère dans la région Somali, certaines familles ayant perdu leurs troupeaux ont eu recours au mariage précoce de leurs filles afin de réduire le nombre de personnes à nourrir ou d’obtenir une dot permettant de survivre. Lorsque les familles perdent leurs revenus ou leurs moyens de subsistance, certaines considèrent encore le mariage d’une fille comme une stratégie de survie économique.
Après les catastrophes naturelles, les déplacements forcés ou dans les camps de réfugiés, les risques d’agressions sexuelles augmentent souvent.
Au Soudan du Sud, plusieurs enquêtes du HCR ont montré que les femmes déplacées risquaient des agressions lorsqu’elles quittaient les camps pour chercher du bois de chauffage ou de l’eau.
Les violences domestiques augmentent également. Plusieurs études ont montré que les périodes de stress extrême liées aux catastrophes climatiques peuvent entraîner une hausse des violences intrafamiliales.
Enfin, il existe des violences moins visibles.
Le retrait des filles de l’école. La privation d’accès aux soins. L’exploitation économique. La traite des êtres humains.
Toutes ces formes de violences peuvent être aggravées par les crises environnementales.
Beaucoup vont encore nier le lien, et dire que c’est une thèse complotiste ? vous répondez quoi ?
Je leur réponds que ce n’est pas une opinion. Le débat scientifique porte aujourd’hui sur les mécanismes et non sur l’existence du lien. Des chercheurs en santé publique, en économie, en sociologie, en criminologie ou en sciences politiques travaillent sur ces questions depuis plusieurs années.
Il ne s’agit pas de dire que le changement climatique est responsable de toutes les violences. Ce serait faux. Les causes sont multiples. Mais il est également faux d’affirmer qu’il n’existe aucun lien.
Lorsque des populations perdent leurs ressources, leurs revenus, leurs logements ou leur sécurité alimentaire, les tensions augmentent. Et dans de nombreuses sociétés, les femmes sont les premières à subir les conséquences de ces tensions.
Le véritable enjeu consiste à comprendre les mécanismes plutôt qu’à les caricaturer.
Ce n’est pas la première fois que le sujet revient sur le devant de la scène.
Lorsqu’une députée avait évoqué le lien entre les violences sur les femmes afghanes et le réchauffement climatique, Etienne Klein s’était moquée d’elle… avant de recevoir des études scientifiques en réponse et de supprimer son tweet.

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Cette polémique est intéressante parce qu’elle révèle un malentendu fréquent. Les chercheurs ne disent pas que quelques degrés supplémentaires suffisent à expliquer les violences. Ils étudient des
mécanismes sociaux beaucoup plus complexes.
L’Afghanistan est un exemple particulièrement éclairant. Le pays connaît depuis plusieurs années des sécheresses sévères, une instabilité politique majeure, une crise économique profonde et des restrictions importantes des droits des femmes. Ces facteurs s’additionnent.
Lorsque les récoltes échouent et que les ressources diminuent, les familles les plus pauvres sont souvent confrontées à des choix dramatiques.
Certaines retirent leurs filles de l’école. Dans certaines provinces afghanes touchées par la sécheresse, des familles ont expliqué aux organisations humanitaires qu’elles n’avaient plus les moyens de nourrir tous leurs enfants.

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Elles ont alors marié leurs filles adolescentes pour assurer leur survie économique immédiate.
Le climat agit rarement seul. Il s’ajoute à des crises politiques, économiques ou sociales déjà présentes. C’est précisément ce que montrent les recherches contemporaines.
Que dit vraiment la littérature scientifique sur le sujet des violences et du réchauffement climatique ?
Les chercheurs parlent aujourd’hui d’un facteur aggravant ou multiplicateur de risques. Ils observent désormais ce phénomène sur plusieurs continents et dans des contextes très différents, ce qui renforce la robustesse des résultats.
Une étude majeure publiée dans The Lancet Planetary Health en 2024 a analysé plusieurs centaines d’études internationales. Elle conclut que les événements climatiques extrêmes augmentent significativement les risques de violences basées sur le genre dans de nombreux contextes.
ONU Femmes, le HCR et le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) arrivent à des conclusions similaires.
Les chercheurs identifient plusieurs mécanismes :
- la perte de revenus ;
- les déplacements forcés ;
- l’insécurité alimentaire ;
- la compétition pour les ressources ;
- la désorganisation des structures de protection ;
- le stress psychologique lié aux catastrophes.
L’exemple du Pakistan après les inondations historiques de 2022 est
révélateur. Plus de 30 millions de personnes ont été affectées. Les
organisations humanitaires ont observé une hausse des risques de violences
basées sur le genre dans les zones de déplacement. La catastrophe naturelle
détruit les mécanismes habituels de protection.
En France ou en Afrique ce serait les mêmes violences ?
Oui et non.
Les mécanismes de vulnérabilité sont souvent similaires. Les contextes sont
différents.
En France, après certaines catastrophes naturelles ou lors de fortes
canicules, les associations constatent également une augmentation des
vulnérabilités : isolement, précarité, tensions familiales ou difficultés d’accès
aux services. Les mécanismes existent donc aussi, même si les
conséquences sont généralement moins dramatiques que dans des régions
confrontées simultanément à la pauvreté, aux conflits et aux déplacements
forcés.
Dans de nombreuses régions d’Afrique, les femmes affrontent parfois plusieurs crises simultanément : sécheresse, pauvreté, conflit armé, déplacement forcé et faiblesse des services publics. Les conséquences peuvent alors être beaucoup plus graves. Cependant, il serait dangereux d’opposer systématiquement Nord et Sud. Le changement climatique agit partout. Il révèle simplement des vulnérabilités différentes
Quelles réponses alors ?
La première erreur serait de considérer les femmes uniquement comme des
victimes. À travers le monde, des millions de femmes portent le poids combiné des
inégalités de genre, des violences structurelles et de la dégradation environnementale. Nous ne pouvons plus ignorer. L’histoire de ces femmes est marquée par des souffrances profondes, mais aussi par leur résistance.
En Afrique, en Asie ou en Amérique latine, elles jouent un rôle central dans lagestion des ressources naturelles, de l’eau à l’agriculture. Leur implication - dans la reforestation, l’agriculture durable et la conservation des terres arides
- témoigne de leur capacité à apporter des solutions locales. Les femmes ne
- sont pas seulement les premières touchées ; elles sont aussi souvent parmi
- les premières à construire des solutions.
- Les initiatives internationales reconnaissent aujourd’hui leur rôle
- indispensable. Des programmes soutenus par l’ONU, tels que « Women and
- Climate Resilience » (Femmes et résilience climatique), mettent en lumière
- leurs actions dans les communautés rurales. Ces projets visent à renforcer
- leur autonomie par l’éducation, l’accès aux ressources financières et le
- développement de compétences techniques pour mieux s’adapter aux
- changements climatiques.
- Si de nombreuses avancées ont été réalisées, beaucoup reste à faire. Les
- politiques internationales doivent intensifier leur soutien aux femmes, en
- intégrant pleinement la question de l’égalité entre les femmes et les hommes.
- Cela passe par :
- l’accès à l’éducation ;
- la protection contre les violences ;
- l’accès à la propriété foncière ;
- l’inclusion dans les processus de décision ;
- la protection des femmes déplacées ;
- le financement de projets portés par les femmes.
La lutte contre le changement climatique ne consiste pas seulement à réduire
les émissions de gaz à effet de serre. C’est aussi une question de justice
humaine.
Je reviens toujours à la même idée : Derrière chaque statistique se trouve
une personne. Une femme qui cherche de l’eau. Une mère qui protège ses
enfants après une catastrophe. Une adolescente qui veut simplement
continuer l’école. Comprendre le changement climatique, c’est comprendre
ces vies-là. Et c’est sans doute la raison pour laquelle elles doivent être aucœur de nos réponses.
