Après « Azzedine Alaïa, de silence sculpté » et « Alaïa avant Alaïa » : qui retrace la jeunesse et l’apprentissage du couturier de Tunis à Paris jusqu’aux années 1980, le dernier rendez vous extraordinaire est “Azzedine Alaïa et l’Afrique” proposé par la Fondation Azzedine Alaïa, sous la direction de l’ami fidèle de toujours Olivier Saillard.
Résumer la richesse de son parcours, son incroyable inventivité, son legs, je pense qu’il en faudra encore beaucoup d’autres, de ces voyages visuels et sensoriels. Car l’image, le tissu, les mots, ne suffisent pas à le résumer complétement.
L’ami et commissaire de l’Exposition Olivier Saillard, le lui rend cependant assez bien, gardien des trésors et de sa mémoire, au travers de la Fondation qui fait un travail formidable pour garder la maison en éveil constant.
La Tunisie, l’Afrique Subsaharienne, le Monde était à ses pieds et du haut de son tabouret dans son atelier, il nous faisait voyager inlassablement, et il avait le talent pour cela, lui qui savait fondre dans ses croquis, l’incroyable versatilité du Monde.

photo UFFP all rights reserved @ Fondation Alaïa
Le monde entier était source d’inspiration, pour lui, mais la matrice Africa a eu un impact incroyable et bien que déraciné assez tôt de sa terre natale, pour voler vers d’autres horizons et construire sa carrière éblouissante, l’africanité ne l’a jamais quittée.
Retrouvez notre billet sur la dernière Exposition de la Fondation Alaïa
L’Ado de Bab Souika
Elle est restée souvent dans l’ombre comme son enfant intérieur, cette enfance qu’on ne connait que peu. C’est au cœur de la Médina à Bab Souika en Tunisie qu’il va grandir, élevé par ses grands parents. Ses parents étaient modestes, des agriculteurs dans la région de Siliana, tôt déjà, Azzedine Alaïa s’imprégnait des images, sons et couleurs, au cœur de la médina, dans le quartier populaire de Bab Souika. Dans ce même quartier bruyant et fébrile, il va s’initier à ces premiers croquis. Il s’attèle au dessin et à la couture, grâce à sa sœur jumelle Hafida qui lui confiait les finitions de ses travaux.

A Alaïa à Tunis en 1950. Photo crédit Fondation Alaïa
Les bases de ses créations, on le constatera plus tard, ont été nourries par l’environnement dans lequel il avait grandi tout jeune. Architecture mauresque, calligraphie, mosaïques, mousharabieh, maisons blanches et ocres, tout était un laboratoire vivant, pour lui. L’univers du couturier, s’est longtemps imprégné de tout ce terroir couture, qu’il finira par transposer en coupes et collections géométriques et sculpturales.

A l’école des Beaux Arts en 1951 credit photo Fondation Alaïa
Les références à la terre natale, puis plus tard à l’Afrique, se retrouvent souvent dans ses silhouettes, les mouvements des tenues une fois portées, conçues comme ciselées à même le corps. Des matières sauvages et brutes, du cuir, au crocodile, aux cotons et lins, des teintures qui rappellent le désert, la chaux, les cories ces coquillages d’Afrique subsahariennes qui agrementent les bijoux et les robes de ces dames. Clin d’œil aussi aux tissages, tout transpire l’Afrique dans sa diversité, EST OUEST du NORD.
Les robes iconiques
Azzedine Alaïa a lancé les robes fourreau et robes bandelettes inspirées du procédé de la momification des anciens égyptiens.
Des robes reconnaissables d’entre toutes.

Azzedine Alaïa et l’Afrique @Stéphane Aït Ouarab – Fondation Alaïa 2026
Car oui le maestro, aimait l’histoire des rois et reines, des Pharaons, dont les toutes premières datent de 1985, véritables prouesses de coupe qu’il inventa de toutes pièces “il était subjugué par le patrimoine des reines et des pharaons. » explique Olivier Saillard.
Les robes chemise ajourées, rappellent les moucharabiehs de son enfance tunisois, comme lorsqu’il était enfant à Tunis. Sculptant la lumiere, les moucharabiehs d’Afrique du Nord se trouvent dans les créations d’Azzedine Alaïa. De ces cinquante-cinq modèles, on revisite la moucharabieh pour aller au sable du désert.
Au premier étage, les photos de Peter Beard viennent documenter un voyage au pays des Masaï en 1996 pour le ELLE.

photo UFFP all rights reserved@ Fondation Alaïa
Designer et photographe, cultiveront une grande amitié et une correspondance épistolaires.

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Flash Back sur tout un parcours avant les expositions contemporaines :

Azzeddine Alaïa crédit photo Gilles BENSIMON @ Fondation Alaïa
Il est né de parents agriculteurs, mais il est élevé par sa grand mère à Tunis.
Ses parents cultivateurs de Blé, Ismaël et Frida, restent sur les terres agricoles. Il est élevé par ses grands-parents maternels au cœur de la médina, dans le quartier de Bab Souika, avec sa sœur jumelle Hafida et son frère Abdelhamid.
Tout jeune il est tombé « dedans » la fièvre de la création, oui… mais encouragé par ceux qu’il aimait
Sa sœur jumelle Hafidah l’initie à la couture et lui assure d’abord les finitions de son travail. Madame Pineau, la sage-femme française qui l’a mis au monde proche de la famille, lui apporte des ouvrages consacrés aux grands maîtres et l’oriente vers les métiers de la création et l’Art notamment. La fièvre le prend et le surprend : il entre à l’Institut des beaux-arts de Tunis en section sculpture, il triche sur son âge pour y entrer. Il y apprendra le calcul et le rapport aux volumes. Chez Madame Richard il imite les modèles à la mode pour les familles aisées de Tunis. De Dior à Balmain, il reproduit les croquis repérés dans les magazines. Ces revenus financent son matériel et ses études.

Photo UFFP all rights reserved @ Fondation Alaïa
Du pays du jasmin à MAMA AFRICA
Dans l’exposition actuelle on voyage de l’enfance à l’adulte les moucharabiehs de Tunis, Alaïa les réinvente en coton blanc, dans des créations dont les finitions ajourées dévoilent et dissimulent tour à tour les corps et les silhouettes.
Alaïa revisite aussi toutes les nuances du noir, du plus lumineux au plus profond. Dans ses collections de 1983 et 1984, cette encre sombre enveloppe et sculpte des silhouettes aux allures majestueuses. On devine l’influence des masques de cuir et de bois brûlé dans la sobriété des formes.

photo UFFP all rights reserved @ Fondation Alaïa

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Raphias et ficelles nourrissent son imaginaire pour donner naissance à des robes ornées de broderies représentant des coquillages et des cauris, dans trois collections marquées l’influence africaine : les printemps-été 1988, 1989 et 1990.

Azzedine Alaïa et l’Afrique @Stéphane Aït Ouarab – Fondation Alaïa 2026
L’Architecture de sa Tunisie natale transpire dans sa création, il est parti mais n’a jamais coupé le lien. De ses choix de textile et texture aux coupes, aux couleurs, il gardait la chaleur de ses racines.

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Coton, lin, soie, les blancs cassés, comme des murs peints à la chaux de Tunis à Sidi Bou, tout devine son ADN et rappelle le pays du jasmin si cher à son cœur.

Azzedine Alaïa et l’Afrique @Stéphane Aït Ouarab – Fondation Alaïa 2026
Erotisme suggéré pudiquement, clair-obscur, deviné ou impudique, sa culture tunisienne transparait et son quartier de Bab Souika devient alors, le scenario nostalgique de ses souvenirs.

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Le coup de ciseau, la coupe, Bab Souika renait, lui qui aurait juste pu rester le couturier des quartiers populaires de Tunis. Si le destin et certaines rencontres n’en avaient pas décidé autrement !
Mais déjà son génie transparaissait dans une Tunisie qui s’émancipait et rejetait le saf sari et le voile, avec Habiba Menchari, Azzedine Alaïa, découvre une femme avant gardiste, celle-ci la première à avoir rejeté le voile (figure emblématique pour le combat pour le genre et son égalité, alors que Bourguiba intronisait la femme moderne) elle le remarque chez Madame Richard, la couturière pour laquelle il travaille, et lui dit d’aller compléter sa formation à Paris.

Leila Menchari et Azzeddine Alia rip credit @ Fondation Alaïa
Plus tard, sa fille Leïla et grande amie, qui commence une carrière de mannequin avant de devenir la future décoratrice des vitrines d’Hermès, sera l’amie la confidente tunisienne la plus proche du couturier. Deux tunisiens à Paris, chacun excellant et repoussant les frontières du talent.
1956 indépendances de la Tunisie et Guerre d’Algérie, Alaïalui rentre chez DIOR
Habiba Menchari par le biais d’une amie fait entrer le jeune aspirant designer dans un stage dans les ateliers de la rue François-Ier. Alaïa s’installe à Paris en juin 1956, en pleine guerre d’Algérie, période compliquée pour les descendants nord africains.
Il ne restera que quatre jours et sera vite renvoyé, on ne saura jamais pourquoi.
Sans toit, son amie Leïla Menchari le dépanne et lui trouve une chambre de bonne rue Lord-Byron. Avec sa machine à coudre, il continue de coudre et travaille pour la concierge de l’immeuble. La comtesse Nicole de Blégiers l’héberge à son tour en échange de travaux de couture et de services rendus à la famille. Il rejoint Guy Laroche de juin 1958 à novembre 1959.
Les femmes l’ont inspiré et il les a sublimées
Il a appris sur les femmes c’était sa véritable école. Il s’était très vite émancipé des écoles et autres institutions, puisant dans un collectif de femmes qui l’on fait grandir dans son Art, tour à tour protectrices, soutiens, clientes privilégiées avant de devenir les muses dont Naomi Campbell.
Il les connaissait si bien, ses découpes et son usage des matières extensibles lui vaudront l’intitulé de « roi du stretch ». Sa connaissance du corps féminin il l’a acquise par le biais de la sculpture et de l’atelier de Madame Richard.

Photo UFFP all rights reserved credit @ Fondation Alaïa
Le Couturier de la bourgeoisie parisienne et de la jet set parisienne il a habillé les plus grandes !!!
C’est dans les appartements privés de la bourgeoisie et des milieux artistiques parisiens qu’il construit sa réputation. Arletty et Louise de Vilmorin comptent parmi ses premières clientes fidèles. Longtemps il continuera en solo, tournant le dos au calendrier de Haute Couture, jugeant par lui-même quand sortir ses collections.

Photo UFFP all rights reserved prise à la fondation credit @ Fondation Alaïa
Azzedine Alaïa présentera sa première collection de prêt-à-porter sous son propre nom en 1982. Les Oscars de la mode le distinguent à deux reprises au milieu de la décennie.
Durant l’exposition avant de rentrer dans le vif du sujet nous avons découvert l’univers, presque une jungle de végétation, tout un microcosme intérieur.

photo de la terrasse jardin à l’entrée de la Fondation Photo UFFP all rights reserved credit @ Fondation Alaïa

photo de la terrasse jardin à l’entrée de la Fondation Photo UFFP all rights reserved credit @ Fondation Alaïa
Un magnifique patio où l’on également prendre un café et imaginer l’univers du créateur crédit @ Fondation Alaïa

Photo UFFP all rights reserved crédit @ Fondation Alaïa
Et enfin, au premier étage, l’antre, du créateur, son bureau. Tout est resté intact, quelle émotion !
On le devine sur son tabouret tout est là, il est partout.

Photo UFFP all rights reserved crédit @ Fondation Alaïa
Sidi Bou Saïd et Dar Alaia
En 1986, il acquiert une maison sur les hauteurs de Sidi Bou Saïd, tournée vers la Méditerranée, où il retrouve sa famille loin de l’agitation parisienne.
Il meurt à Paris le 18 novembre 2017 et est inhumé deux jours plus tard au cimetière du village, conformément à son souhait de reposer auprès de sa mère, de son frère et de sa sœur.
Près de neuf ans plus tard, l’inscription de Sidi Bou Saïd au patrimoine mondial fait entrer la maison tunisienne du couturier et le cimetière où il repose dans le périmètre d’un village classé.
un mythe, une légende, une étoile qui ne cesse de briller mémé après être passée de l’autre cote de la lumière.
