Share
Suivez nous

Nabila Hamza  » …nous avons plus que jamais besoin d’être féministe et de nous inscrire dans un combat collectif aujourd’hui » !


Nabila Hamza est une sociologue tunisienne et Experte dans les questions de Genre, Société Civile et des Droits de l’Homme. Elle est membre du Conseil d’Administration de CIVICUS et membre du Conseil Consultatif de « Equality Now International ». Elle est par ailleurs, l’auteur d’un large éventail de contributions et d’articles sur les politiques publiques, les questions de pauvreté et d’emploi ainsi que sur les questions de genre, d’extrémisme et de radicalisation violente. Elle a été pendant sept ans, Présidente de la « Fondation Pour le Futur » (FFF), une organisation internationale visant à promouvoir la démocratie, les droits de l’homme et l’Etat de droit dans la région MENA , par le soutien actif aux organisations de la société civile arabes et aux défenseurs des droits humains. Auparavant, elle avait occupé plusieurs postes régionaux, tels que Directeur Exécutif du Centre de Formation et de Recherche pour les Femmes Arabes (CAWTAR), un centre régional basé en Tunisie, financé par AGFUND, PNUD, FNUAP et IPPF ainsi qu’expert principal à la Ligue des États Arabes, pendant 9 ans. En 2009, elle reçoit le Prix du « Forum des Pionniers et des Innovateurs Arabes » en reconnaissance de ses efforts pour promouvoir le rôle de la société civile, la démocratie et les droits de l’homme dans la région MENA. En 2011, elle se voit octroyée, le « Prix Arabe des Droits de l’Homme », par le « Centre Arabo-Européen des Droits de l’Homme et du Droit International ».

Nabila Hamza travaille actuellement comme Senior Expert auprès La « Facilité Société Civile Sud » (CSFSouth), un programme régional financé par l’Union Européenne, dont l’objectif est de renforcer le rôle de la société civile au sud de la méditerranée, pour en faire un partenaire clé dans le dialogue Nord-Sud et dans la conception et la mise en place des politiques de coopération avec l’Union européenne.

Elle est membre du Groupe de travail et du Conseil consultatif de la coalition internationale « Every Woman, Every where », qui milite pour la promulgation par les Nations-Unies, d’un traité international et spécifique, de lutte contre la Violence à l’égard des femmes (UN VAW) et qui mettrait en place des mécanismes de suivi à caractère obligatoire et contraignant pour les Etats signataires.

Elle est également très engagée dans les organisations féministes et notamment l’AFTURD et l’ATFD, dont elle est membre fondateur. Une femme engagée et féministe comme nous aimons !

photo nabila (Copier)

 Entretien avec UFFP

Vous êtes très investie, s’agissant de la question du leadership au féminin dans notre région

Mon engagement féministe est venue très tôt, dès le Lycée, sans que je puisse mettre des mots dessus. A 15 ans, j’avais comme livre de chevet le 2eme sexe de Simone de Beauvoir. Il m’a fallu un peu plus de temps pour me qualifier de féministe. Quand j’ai découvert ce mot, aux alentours du Bac, il me semble s’être imposé à moi comme une évidence. Mon expérience comme militante dans un parti Maoïste, a conforté ma conviction que la misogynie et le sexisme n’épargnait pas la gauche et que la cause des femmes avait besoin de faire l’objet d’un combat à part, et j’ai construit cette identité qui ne m’a pas quittée depuis. Je dois cela aussi à des centaines d’heures de débats avec mes amies, dans les associations de femmes dans lesquelles je milite, à des luttes partagées, et à des lectures. Puis à mes propres recherches, mon parcours de militante et de chercheuse sur les questions de genre.

Aujourd’hui, si vous aviez à faire un bilan que diriez-vous ?

Je dirai que le bilan est plutôt positif, même s’il reste beaucoup à faire. Nombre de revendications féministes des années 70 se sont transformées en lois : loi sur l’égalité des salaires, lois sur la violence domestique et sur le viol conjugal, dépénalisation de l’avortement dans beaucoup de pays, loi sur la parité, etc..

Mais, le combat est permanent. Nous avons plus que jamais besoin d’être féministe et de nous inscrire dans un combat collectif aujourd’hui. Dans le contexte tunisien, C’est une question de survie, à mes yeux. Le féminisme est pour moi, une identité, c’est à la fois, une pratique et un savoir. Maintenant, cette pratique et ce savoir ne sont pas statiques, ils évoluent.  Il existe aujourd’hui différentes formes de luttes et de mobilisation, des parcours multiples, qui s’entrecroisent et se nourrissent les uns les autres.  Il y a probablement autant de processus pour « devenir » féministe qu’il y a de féministes.

Les tunisiennes, et les associations féministes en particulier ont été aux premières lignes du processus révolutionnaire qui a renversé le régime de Ben Ali. Elles l’ont été aussi quand il s’est agi de défendre les acquis que les islamistes contestaient et remettaient en cause. Aujourd’hui, elles sont le seul véritable rempart contre l’idéologie islamiste qui gangrène notre pays. Elles ne peuvent plus compter que sur elles-mêmes et sur ce qui reste de progressistes parmi les hommes ; puisque la grande partie de la classe politique semblent s’être laissée séduire par les islamistes et ceux qui les soutiennent.

2.La Tunisie s’est constituée d’une Constitution sans pareille dans le monde arabe, mais également a pris une position avant gardiste sur la question du mariage avec un non musulman, tout cela fut rendu possible grâce à l’investissement de certaines femmes justement, mais dans la réalité que pourriez-vous nous dire ?

L’annulation de la circulaire interdisant aux Tunisiennes de se marier avec des non-musulmans est une nouvelle avancée pour les femmes ; c’est une consécration de leur droit de choisir leur conjoint. C’est d’autant plus une victoire pour elles, que cette circulaire était illégale et « contraire à la Constitution de 2014 » a plus d’un titre. D’abord parce qu’elle violait le principe d’égalité entre « citoyens » et « citoyennes » (article 21), les hommes tunisiens ayant, eux, le droit d’épouser une non-musulmane. Ensuite parce qu’elle bafouait le principe de « liberté de conscience » (article 6), en partant du présupposé que toute Tunisienne est nécessairement « musulmane ». La circulaire contredisait (contrevenir) en outre nombre de conventions internationales ratifiées par la Tunisie. Ce n’est pas là le seul acquis. Il faut aussi rappeler qu’en juillet 2017, le Parlement tunisien a adopté une nouvelle loi contre les violences faites aux femmes. Parmi les dispositions prises, celle qui interdit à un violeur d’épouser sa victime mineure pour échapper à sa sentence.

Comme vous le signalez, il est important de rappeler que cet acquis, comme bien d’autres, sont le résultat d’une longue lutte des organisations de la société civile qui avaient lancé ces derniers mois une vaste campagne pour demander l’abrogation de la circulaire « scélérate » de 1973. Une plainte a même été déposée auprès du Tribunal administratif pour faire annuler la circulaire 73. Il faut aussi ajouter que des militantes féministes, comme Bochra bel hadj Hamida ou Saida Garraj , qui ont rejoint, les sphères de prise de décision, en l’occurrence, le parlement ou la présidence de la république, ont joué un rôle très important dans la promotion des droits des femmes et dans l’infléchissement des politiques en place.

Cela dit, le chemin de l’égalité est encore long. La Tunisie est considérée comme pionnière dans le monde arabe en matière de droits des femmes, mais ces dernières continuent d’hériter la moitié de ce qui revient aux hommes. Le chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi, avait annoncé le 13 août dernier, son souhait d’instaurer l’égalité successorale entre hommes et femmes, mais il se heurte à de nombreuses oppositions au sein de la société tunisienne qui demeure somme toute, conservatrice. Cette loi discriminatoire, dénoncée depuis plusieurs mois par des acteurs de la société civile, devrait être débattue au Parlement, mais elle n’a pas encore été programmée.  C’est un autre combat qui commence et qui sera probablement long et difficile. Mais, je reste optimiste en dépit de toutes les entraves. On finira par gagner, en dépit de tout.

2.Le leadership en Tunisie, s’agissant des femmes, n’y a-t-il pas un écart entre le discours et la réalité ?

Certainement. Sur le plan juridico-législatif, la nouvelle Constitution montre des signes positifs en termes de défense des droits des femmes. Ses articles 21 et 46 consacrent l’égalité des sexes, sans aucune discrimination et dispose que « l’Etat s’engage à garantir les droits acquis des femmes et œuvre à les développer et à garantir l’égalité des chances entre l’homme et la femme pour assumer les différentes responsabilités et dans tous les domaines.

Ceci dit, l’égalité devant la loi, n’assure pas pour autant une égalité de fait, d’autant plus que ceci dépendra fortement de l’interprétation et de l’application qui sera faite de la Constitution et donc des nouvelles lois qui seront mises en place. De ce fait, on peut dire que la nouvelle Constitution contient une démarche globalement positive de défense et de protection des droits des femmes, mais que la route est encore semée d’embuches.  La question de la suprématie de la Constitution et des lois nationales sur les traités et conventions internationales signés et ratifiés par la Tunisie, reste également posée.

En attendant, les écarts entre hommes et femmes restent importants. Au plan économique, la participation des femmes au marché de l’emploi, n’est pas allée de pair avec les progrès enregistrés, notamment en matière d’éducation des filles (plus 62% des diplômés de l’enseignement du supérieur sont des femmes). Le taux d’activité des femmes reste relativement faible (26%) ; le chômage est plus sévère chez les femmes que chez les hommes et seulement 6,5% de la totalité des chefs d’entreprises, sont des femmes.

Au plan politique et de la prise de décision en général, les progrès sont encore trop lents et bien en deca, des attentes. On observe une faible présence des femmes dans les gouvernements qui se sont succédés après la révolution. Un léger progrès avec le premier gouvernement de Youssef Chahed, qui comptait huit femmes, dont six ministres et deux secrétaires d’Etat. Il en va de même au niveau des syndicats. La présence des femmes dans les instances décisionnelles ne dépasse pas 8% dans les syndicats de base et les bureaux régionaux. Les dernières élections de L’UGTT, ont vu pour la première fois, une femme élue au Bureau Exécutif, depuis sa création, il y a 71 ans, alors que les femmes représentent plus de 50% des syndiqués.  Il y a donc beaucoup à faire a ce niveau.

4) Comment expliquer justement, que la présence de la femme tunisienne a sensiblement diminué dans sa participation à la vie publique et politique ?

Je ne crois pas que la participation des femmes à la vie publique et politique ait diminué, comme vous le dites. Bien au contraire, on n’a jamais vu autant de femmes rejoindre les partis politiques et investir la société civile, comme elles l’ont fait après 2011. Ceci est d’autant plus vrai, qu’avec la nouvelle loi électorale, les partis politiques sont tenus de respecter la parité sur les listes électorales, les femmes sont de ce fait, très courtisées par les partis politiques, notamment en période électorale. Les femmes sont également très investies dans la vie associative et l’action bénévole aujourd’hui ; il y a eu une véritable explosion de la vie associative après la révolution et les femmes s’y sont engouffrées. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, est d’une autre nature. C’est un désenchantement politique à plus large échelle auquel nous assistons, et une perte de confiance quasi généralisée dans le monde politique et qui ne touche pas que les femmes.  Sept ans après le déclenchement de la révolution, ce sont les groupes affairistes et mafieux qui apparaissent comme les principaux bénéficiaires du renversement de l’ancien régime. Les revendications économiques et sociales de la population n’ont pas reçu le moindre début de satisfaction et la classe politique a perdu toute crédibilité par son incompétence et son alliance avec les islamistes. Le taux d’abstention des tunisiens, lors des dernières élections partielles en Allemagne, montre bien ce ras le bol d’un système politique qui a fini par lasser, décevoir venir à bout de toutes les bonnes volontés. C’est d’un véritable sursaut politique dont nous avons besoin aujourd’hui, un changement de cap pour inverser la vapeur et refaire naitre l’espoir et l’engagement, chez les femmes, comme chez les hommes.

5) Quels sont les mécanismes à déconstruire ? Quelles sont les failles ?

Conservatisme religieux, mentalité rétrograde, tout cela a bon dos non ?

Au-delà des obstacles et du conservatisme religieux, il s’agit avant tout, de volonté et de courage politique. Les reformes entreprises par le Président Bourguiba, en faveur des femmes, au lendemain de l’indépendance n’étaient pas très populaires et ont même rencontré une forte résistance auprès d’une partie de la classe politique et du clergé musulman. Aujourd’hui, il nous faut des leaders de cette envergure et de cette conviction pour aller de l’avant. Reconnaître l’égalité totale et sans réserve entre les hommes et les femmes et œuvrer pour cela, c’est aller dans le sens de l’histoire et du progrès.

7) On ne peut que constater la même chose dans les pays voisins du Maghreb ? nous avons le statut juridique, qui théoriquement nous garantit nos droits, à un « traitement » égalitaire autant que faire se peut, mais cela coince ?

Oui, je pense que la situation n’est pas très différente dans les autres pays du Maghreb et notamment au Maroc, qui a entrepris un certain nombre de réformes, dans le sens d’une plus grande égalité entre les sexes, mais ou les écarts entre les sexes reste très importants. C’est pourquoi, il faut, à mon avis que le mouvement féministe Maghrébin, se consolide, coordonne davantage ses actions et renforce sa pression. Un collectif maghrébin, qui regroupe les mouvements féministes de Tunisie, d’Algérie du Maroc existe déjà, depuis 1995. Des recherches et campagnes Trans maghrébines ont été menées sur les questions de violences à l’égard des femmes et sur les inégalités successorales.  Il faut continuer et jeter un maximum de ponts entre les luttes des femmes dans les pays du Maghreb, pour leur donner la résonance régionale et l’impact politique qu’il faut. Dans ce domaine, la Tunisie montre le chemin et constitue de ce fait, une source d’inspiration pour les autres pays arabes.

8.En l’état actuel des choses, économiquement, socialement et d’un point de vue sécuritaire, qu’est-ce que les femmes pourraient amener dans le paysage politique de notre Nation ?

Elles peuvent apporter beaucoup, et pas seulement au plan politique, mais dans tous les domaines, économique, social et culturel. Elles sont à la pointe du combat contre la montée des conservatismes et des extrémismes, parce qu’elles sont les premières menacées. Les inégalités sociales et professionnelles entre femmes et hommes, est encore un autre combat. C’est quand les femmes auront cassé le « plafond de verre » et quelles auront investi la haute direction et toutes les sphères du pouvoir, qu’elles auront réellement réussi. Ce n’est pas encore vrai, mais elles sont en train d’y arriver. Elles sont sur leur lancée. Elles sont tellement compétentes qu’on ne peut plus passer à côté. Ceci est tout aussi vrai pour les partis politiques, les syndicats ou encore les entreprises. Toutes les études montrent que les entreprises qui ont un mangement mixte sont plus performantes.

 merci Nabila Hamza !

 


Mots clés: , , , , , , ,

Suivez-Nous

Ne manquez plus nos astuces, buzz, bons plans et dernières tendances en les recevant par mail.

ok
Please: don't use the images and text of UFFP WEBZINE on websites, blogs or other media without my explicit permission_ 2010 ©UNITED FASHION FOR PEACE_ All Rights Reserved
United Fashion For Peace 2013 :: Powered by PiVO