Sinistrose post attentats comment faire face ?
Les récents attentats ont beaucoup ébranlé les populations. Il en résulte un sentiment d’insécurité et de mal être que beaucoup de personnes traînent depuis des mois. L’impact émotionnel est important et les rapports sociaux entre les communautés ont beaucoup changé. Un climat entretenu aussi par les médias et le sensationnalisme, mais la sinistrose est belle et bien là!
Comment faire quand une communauté est pointée du doigts, que des raccourcis et des stigmatisations vont bon train? Quels sont les risques ? la psychothérapeute Evelyn Josse nous répond.
Entretien avec Evelyn Josse :
Nous vivons une sinistrose terrible, depuis les attentats beaucoup de personnes souffrent de ESPT ?
Une grande majorité de Français, de Belges, d’Européens et d’habitants d’autres nations sont bouleversés, horrifiés et choqués par la suite d’attentats qui s’est produite depuis janvier 2015. Cette réaction intense n’est pas pour autant la preuve d’un traumatisme collectif.Pour la majorité d’entre nous, après chaque action terroriste, l’émotion finit pars’apaiser après quelques jours, quelques semaines ou tout au plus, quelques mois.Évidemment, avec la répétition des actions terroristes en Europe, la croyance en la sécurité s’effrite peu à peu. Et même s’il ne s’agit pas d’un traumatisme au sens propre, les réactions émotionnelles des citoyens s’intensifient.
Une grande majorité de personnes affirment poursuivre leur vie normalement. Toutefois, elles reconnaissent qu’un climat de doute et de suspicion s’installe perfidement. Le monde leur paraît plus menaçant, elles sont davantage en alerte et surveillent l’environnement plus attentivement. D’autres avouent éprouver des craintes dans les situations où elles pensent qu’un terroriste pourrait agir. En conséquence, elles modifient leurs habitudes et adoptent des comportements d’évitement. Elles préfèrent se déplacer à pied, en vélo ou en bus plutôt que d’emprunter le métro ; elles renoncent à partir en villégiature dans les pays arabo-musulmans optant pour d’autres contrées jugées plus sûres ; elles hésitent à se rendre dans les endroits fréquentés tels que concerts, discothèques, matchs de football, fêtes populaires, grands centres commerciaux ou marchés. La peur relève également leur niveau de vigilance. Elles s’inquiètent d’un sac abandonné ; elles se défient des jeunes hommes d’origine arabo-musulmans, etc.Une minorité de personnes, parmi les plus anxieuses, restreignent leurs activités esquivant toute situation jugée à risque. Surestimant le danger, elles ont le sentiment de jouer à la roulette russe lorsqu’elles se rendent dans un lieu fréquenté. Leur attention est exacerbée et elles scrutent leur environnement à la recherche de signaux de danger.
Comment expliquer aux civils de continuer à vivre normalement?
Le péril pour un individu d’être touché dans sa vie personnelle par un acte terroriste est infime et à ce risque, la majorité des individus s’adaptent. On le sait, la mort peut frapper à tout moment : accidents de la circulation, de train ou d’avion, maladies, etc. C’est une réalité qui ne peut être niée. Une part de l’existence ne peut être maîtrisée et il est tout à fait possible de vivre avec cette donnée. Prenons l’exemple de la conduite automobile. De nombreux citoyens circulent chaque jour en voiture. Lorsqu’ils bouclent leur ceinture de sécurité, ils ne pensent pas au risque d’accident, or seul ce risque justifie ce geste devenu banal. Posons-nous la question : est-il concevable dans le monde moderne de mener une vie sans aucun risque sauf à courir un risque réel de mourir d’ennui ? On ne peut pas garantir à une personne que rien de regrettable ne lui arrivera lors d’un concert ou d’un match de football mais on peut lui affirmer qu’elle risque davantage de périr dans un accident de roulage en se rendant ou en revenant de cette manifestation festive.
La terreur a toujours existe, aujourd’hui plus violente plus aveugle, qu’est ce qui a changé?
Ce qui a changé, c’est la répétition des événements et leur ampleurainsi que la probabilité élevée de nouveaux drames. Outre la récurrence des massacres, l’évolution des modes opératoires des terroristes concourt à accroître le sentiment d’insécurité des populations. En janvier 2015, avec les assauts meurtriers portés contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo et le magasin hyper casher, les victimes étaient visées en raison de leur profession ou de leur confession. Aujourd’hui, les attaques frappent aveuglément. Chacun devient une cible potentielle. En diversifiant les cibles : dessinateurs engagés, Juifs, policiers, jeunes, tout un chacun, en changeant les lieux d’intervention : dans des bureaux, une supérette, une salle de concert, le métro, un aéroport, une église, la rue, etc. et en utilisant différentes armes : fusil d’assaut, bombes, arme blanche, véhicule, etc., la population réalise qu’il est impossible pour les autorités d’assurer leur sécurité en tout temps en tous lieux. Dernier événement en date : l’agression de policiers au mois d’août 2016 en Belgique. Les services devant assurer la sécurité des citoyens sont eux-mêmes la cible des terroristes. Plus personne désormais ne se considère totalement à l’abri hors des murs de son foyer. Même dans un commissariat, on n’est plus en sécurité ! De plus, depuis juillet 2016, avec la tuerie de Nice et le meurtre du prêtre de la paroisse de Saint-Etienne-du-Rouvray en Normandie, les citoyens ont pris conscience qu’il n’est nul besoin de posséder un armement militaire sophistiqué et coûteux pour infliger une mort monstrueuse ou commettre un massacre. Leur inquiétude s’accroit d’autant plus qu’à la facilité de se fournir un véhicule de location ou un couteau de cuisine, ils redoutent que de tels actes inspirent des déséquilibrés mentaux.
Le danger est de renvoyer à l’ethnoculturel et à la confession. Quel impact selon vous sur les communautés qui se trouvent otages?
Les mentalités vont changer. Et soyons honnête, les mentalités ont déjà changé. La répétition des actions terroristes a des répercussions cumulatives, évolutives et durables sur les populations éprouvées. En effet, ces dernières décennies, en particulier depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York, la représentation mentale du monde musulman a changé en Occident. Or, plus l’être humain se sent en danger et menacé, moins ses représentations mentales sont nuancées et plus elles sont stéréotypées. Et plus ses représentations sont stéréotypées, plus elles déterminent des émotions fortes et des attitudes radicales.
Le risque est de voir le pays se diviser en groupes communautaires et l’équilibre social devenir de plus en plus instable. L’affirmation de l’appartenance culturelle, de ses valeurs, de son idéologie, de ses symboles et de sa religion risque de conduire au communautarisme et au repli identitaire. Ce processus procède d’une division manichéenne entre la communauté à laquelle l’individu adhère, à laquelle il fait allégeance, et un autre groupe humain, disqualifié et méprisé, perçu comme une menace réelle ou symbolique.
Dans les mois et les années à venir, il faut s’attendre à la désignation de boucs émissaires. Les citoyens éprouvent un sentiment d’insécurité et en conséquence, le besoin de se protéger. Pour se protéger, il est nécessaire d’identifier le danger. Or, il est malaisé de repérer un musulman intégriste au sein de la population musulmane.L’identification des intégristes est d’ailleurs d’autant plus difficile que certains sont d’origine occidentale. Rien ne distingue formellement les terroristes des honnêtes gens. Pour élaborer un attentat, les terroristes doivent se fondre dans la masse, être discrets, éviter d’éveiller la suspicion d’un acte meurtrier qu’ils préparent. Dès lors, les musulmans dans leur ensemble inspirent une méfiance grandissante, et leur communauté est de plus en plus souvent considérée comme un danger potentiel.
Devant la défiance et le rejet injustifié dont elle est l’objet, cette communauté risque de radicaliser elle aussi ses positions. Peur, colère, frustration, rancœurs, sentiments d’humiliation constituent un terreau fertile au communautarisme et à la haine réciproque.
Comme on peut le constater dans les pays agités par le terrorisme, la peur de l’autre engendre méfiance et suspicion et l’équilibre social s’en ressent. Il s’en trouve fragilisé et non pas renforcé. La peur est un moyen redoutable pour briser les liens qui unissent deux communautés. En Algérie, les personnes en arrivaient même à se méfier de leur propre parenté car le terroriste pouvait être n’importe qui. Aujourd’hui, chez nous, on peut constater le désarroi des familles à la découverte d’une radicalisation criminelles d’un des leurs.
Dans chacune des communautés, des individus manifestent de plus en plus d’hostilité à l’égard du groupe disqualifié. Des propos racistes tenus sur les réseaux sociaux suite au décès accidentel du jeune adolescent belge d’origine marocaine de 15 ans, Ramzi Mohammad Kaddouri, décédé en août 2016 lors de ses vacances au Maroc, en sont une déplorable illustration. Certains individus, parmi les plus violents, vont passer de l’hostilité à la haine et ensuite à l’agression de personnes du groupe opposé. Les attaques contre des lieux cultuels, culturels ou commerciaux musulmans et les agressions verbales et physiques contre des Musulmans atteignent des niveaux sans précédent. En France, après les attentats de janvier 2015, l’Observatoire contre l’islamophobie du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) a recensé 54 actes antimusulmans en une semaine, hors Paris et sa petite couronne, dont 21 actions allant de coups de feu à des jets de grenades à plâtre en passant par des explosions [9], soit une augmentation de 70% comparé à la situation antérieure.
Ces lynchages sont une manière de se venger et de faire justice. Les passages à l’acte violent donnent à leur auteur le sentiment d’agir contre le malheur ou l’injustice qui frappe son groupe communautaire. Ces initiatives, bien qu’individuelles, revêtent un sens collectif car elles sont menées au nom de la communauté.
Que présager de l’avenir?
Je voudrais pouvoir être optimiste… De mon point de vue, le terrorisme a déjà gagné une bataille. Il a réussi à propager un sentiment d’insécurité qui a ôté aux populations affectées leur insouciance, il a impacté peu ou prou le mode de vie des citoyens, il a renforcé la fracture sociale entre communautés et il contraint les États à s’engager dans la lutte à coup de mesures sécuritaires.Le terrorisme a gagné une bataille mais va-t-il gagner la guerre ?
L’ETA, l’IRA, la RAF et les CCC sont quelques-uns des groupes terroristes qui ont frappé l’Europe au XXe siècle. Aucun n’est parvenu à ses fins. Toutefois, ces mouvements sont difficilement comparables au terrorisme actuel.
Le terrorisme anarchiste, indépendantiste ou d’extrême-gauche d’hier voulait anéantir l’État, renverser le pouvoir ou obtenir l’indépendance d’un territoire. Le terrorisme actuel offre un visage inédit. Si certains terroristes sont des militants politiques convaincus ou des mystiques religieux révolutionnaires voulant islamiser le monde ou se venger des opérations aériennes de la coalition internationale en Syrie, d’autres semblent n’avoir aucun projet politique ou religieux précis. Ceux-là n’ont souvent pas de formation politique et connaissent peu et mal l’Islam. Certes, ils manifestent une détestation par rapport à la société occidentale consumériste mais leurs revendications, tout comme leurs réelles motivations, restent indifférenciées et insaisissables. Parmi eux, certains ont un passé de délinquance et ne trouvent probablement dans le terrorisme rien d’autre qu’une manière de sublimer des pulsions violentes.
Auparavant, le terrorisme s’inscrivait dans un conflit local, circonscrit à une région ou un pays. Aujourd’hui, il est mondial et concerne vingt pays répartis sur les cinq continents : les États du Moyen-Orient, l’Afrique saharienne et sub-saharienne, les États-Unis en passant par l’Indonésie et l’Europe. Pour vaincre une telle calamité, les États devront collaborer et lutter de concert, ce qui n’est pas chose aisée.
Dans le passé, les militants étaient inféodés à une autorité centralisée de laquelle ils recevaient leurs instructions. Aujourd’hui, les terroristes agissent sous les directives générales de réseaux islamiques tels qu’Al Qaïda, BokoHaram ou l’État Islamique qui appellent régulièrement leurs partisans, par le biais de communiqués médiatiques, à commettre des actes terroristes mais ils procèdent toutefois sans le commandement d’un pouvoir centralisé. Certaines actions sont préparées par des groupuscules auto-formés et d’autres par des individus isolés agissant de leur propre initiative sans lien avec un réseau djihadiste international. Le fait qu’il soit malaisé de tracer les contours de la mouvance islamiste terroriste rend d’autant plus difficile la lutte contre ce type de terrorisme. En effet, on ne peut espérer vaincre ce fléau en démantelant un simple réseau.
Gageons que la démocratie gagne la guerre contre le terrorisme mais le combat sera âpre. L’Histoire nous a prouvé que les pays soumis à l’épreuve du terrorisme mettent de longues années à en venir à bout. Or, la situation actuelle est plus complexe et plus inquiétante que jamais.